20 juillet 2006

Vénus et la mer (Lawrence Durrell)


Lawrence Durrell le dit d'emblée, il fait partie des islomaniaques : « le seul fait de se savoir dans une île, dans un petit univers entouré par la mer, le remplit d'une ivresse indescriptible. »
De fait, des îles il en parcourut beaucoup pendant sa vie aventureuse. Il connut à peu près toutes celles qui peuplent la mer Egée.
Dans « Vénus et la mer », c'est Rhodes qu'il évoque, « Rhodes où les jours mûrissent lentement, comme des fruits sur un arbre. »
Il raconte le séjour qu'il fit en 1945, alors que l'île était encore italienne, en compagnie d'un étonnant aréopage d'originaux de tout-poil: le capitaine-pilosophe au monocle, Gideon, le consul Hoyle, le docteur Mills, et le potier Egon Huber... sans oublier bien sûr E. « aux yeux noirs, qui recouvre un peu tous les autres de son ombre – l'amie, la critique, la maîtresse. »
Il s'agit d'un microcosme magique : « J'ai essayé de ne pas les déranger dans les petites éternités de leur vie insulaire, où leurs esprits se marient un peu à celui de la Vénus Marine, debout dans sa petite niche de pierre au Musée, telle un défi lancé par une vie infiniment plus lointaine... »


Arrivé de nuit à l'Albergo della Rosa, il décrit après une nuit de sommeil réparateur, le charme extatique qui émane du port de Mandraccio, en dépit des traces encore fraîches laissées par la guerre : « Les fenêtres ouvertes donnaient directement sur la mer dont les soupirs mélodieux constituaient l'accompagnement parfait à la joie de retrouver une île grecque... »
« Le soleil éclaboussait d'or et de bleu les premiers plans du paysage, tandis que l'arrière plan désolé de Caria, à peine effleuré par le soleil, semblait doucement tamisé à travers un prisme. Une immense paix. »
En attendant que le monde égéen trouve son peintre, Durrell use d'une jolie palette de mots : « Ciel céruléen effleuré de cirrus blancs – pareils à la toison qui apparaît entre les cornes d'un chevreau de neuf jours, ou sur les cocons des vers à soie; verts intenses comme la queue d'un paon à l'endroit où la mer s'abat contre les falaises. Explosion prismatique des vagues contre le ciel bleu, écrasant leurs paquets de couleurs frissonnantes, puis le noir que laissent les vagues quand elles se retirent en sifflant. La tache vert-billard frangée de violet au dessous de Lindos. Les étranges ossements nacrés de la falaise au pied de Castello... »
Quant aux fantastiques crépuscules rhodiens, (s'agit-il du « crépuscule aux doigts de rose » décrit par Homère ?), ils ont fait la renommée de l'île depuis le moyen-âge : « Toute la rue des Chevaliers était en feu. Les maisons commençaient à se tordre sur les bords comme du papier, et à mesure que le soleil descendait sur la colline, les roses et les jaunes fusaient d'un coin à l'autre, découvrant les subtilités inouïes de leurs inépuisables nuances, de carrefour en carrefour, de pignon en pignon, jusqu'au moment où les minarets des mosquées jetaient des flammes d'un bleu intense, comme du feu consumant une feuille de papier carbone. »
Dans ces paysages idylliques, les fleurs ont leur part. La rose bien sûr qui ornait les sceaux garantissant sur les jarres la provenance et la qualité des produits locaux : huile, vin, parfums.
Mais était-ce une rose ? Rien n'est moins sûr. Car à Rhodes la reine c'est plutôt l'hibiscus. Il est partout : « Les 3 notes dominantes sont les rouges du laurier-rose, et de l'hibsicus, et les grosses masses pourpres des bougainvillées. »
Suit un récit alangui, écrit pour une bonne partie dans le jardin de la villa Cléobolus ou l'écrivain avait établi ses quartiers. A partir de ses lectures, ses voyages, et ses discussions avec les amis autour de sympathiques bouteilles de Mastika, il livre pèle-mêle, impressions, descriptions et un peu d'histoire et de géographie.
Rhodes qui voisine avec l'Anatolie, n'est à ce qu'il paraît qu'un fragment d'un gigantesque cratère l'Egée, ce qui explique les reliefs et les a-pics : « A l'est se trouvent des fonds de plus de 3000 mètres, tandis que le mont Atabyron se dresse à 1240 mètres au dessus du niveau de la mer. »
Le mont Phileremo qui domine la vallée de Maritsa, dont le sol calcaire, doux comme de la crème est creusé de milliers de petits lits de torrents et couverte de buissons, si bien que chaque fissure ressemble à une bouche masquée par une barbe dorée. »
En matière historique, Durrell se livre à une sorte d'évocation éblouie de ce pays fier, né autour de 408 avant Jésus-Christ, farouchement indépendant, mais qui connut par la force des choses l'empreinte de ses encombrants voisins, la Turquie et la Grèce.
S'agissant de l'influence de la Grèce antique, c'est naturellement l'épisode du colosse qui vient à l'esprit. Et c'est avant tout l'histoire du siège épique de Rhodes par Demetrios, fils d'Antigone, vers 305 avant Jésus-Christ.
Parce que les Rhodiens avaient refusé de faire alliance avec ce dernier contre l'Egypte de Ptolémée, il furent assaillis par une armée massive dotée de machines de guerre redoutables, catapultes, balistes, tortues géantes. Durrell décrit notamment la tour fortifiée ambulante Helepolis, construite en bois de chêne, haute de plusieurs dizaines de mètres et nécessitant plus de 3000 hommes pour être déplacée. En dépit de son aspect effrayant elle ne parvint à venir à bout des remparts et s'enlisa lamentablement dans les boues des égouts de la ville, habilement détournés pour faire barrage à l'engin.
Grâce à leur ténacité, leur courage et leurs éminentes qualités de marins les Rhodiens rejetèrent tous les assauts et finirent par épuiser l'attaquant pourtant lui aussi opiniâtre. Une paix des braves s'ensuivit et Demetrios, magnanime, fournit les moyens nécessaires à la réalisation d'une statue commémorative.
Il fallut douze ans pour ériger, probablement sous le fort de Saint-Nicolas, un géant de bronze d'environ 35 mètres de hauteur. Il fut classé parmi les sept merveilles du monde antique, mais s'écroula 56 ans après, victime d'un tremblement de terre en 227.
Durrell, poète, fait la part belle aux créatures qui peuplent l'imaginaire des Rhodiens depuis l'antiquité : les Néréides, esprits tutélaires de ces îles, qui hantent presque chaque source, chaque ruisseau et qu'il ne faut pas surprendre dans leurs ébats sous peine d'être contraint de danser avec elles jusqu'à l'épuisement. Le Kaous, version autochtone du Dieu Pan, qui pose des questions pernicieuses, et qui vous enfourche en cas de réponse erronée, comme un cheval et vous fait courir ventre à terre en vous frappant avec son bâton.
Rhodes vit durant le moyen-âge, débarquer les Chevaliers Hospitaliers de Saint-Jean, surtout à partir de 1291 lorsqu'ils furent chassés de Jérusalem et qu'ils refluèrent vers Chypre. En 1309, sous la houlette de Foulques de Villeret, ils acquirent la souveraineté de l'île ainsi que de plusieurs autres ( Chalce, Simi, Telos, Nisyros, Cos, la patrie d'Hippocrate, Calymnos et Leros). Ils apportèrent au moins au début quelques bénéfices au pays. Les Turcs cessèrent les agressions dont ils étaient coutumiers, la justice régna et le commerce prospéra. Toutefois Durrell n'est pas très tendre avec les chevaliers, qui étaient censés se consacrer au service des pauvres et à la défense de la vraie foi, et qui négligèrent de plus en plus ces devoirs à mesure qu'ils s'enrichissaient.
Ils finirent par être délogés en 1522 par le sultan de Turquie.
De cette dernière Rhodes a gardé un islam, plutôt apaisé : « pas de cette grossièreté suffocante et de tout ce que cela comporte de bigoterie, de cruauté et d'ignorance. Ici, toutes les franges déchiquetées de la foi se sont effilochées; les minarets dominent la place du marché de leurs stipes gracieux, l'appel du muezzin s'élève doux et musical dans la lumière du crépuscule. Le visage patriarcal du Mufti sous son fez écarlate, fumant d'un air mélancolique dans la cour de la mosquée et accueillant les fidèles. Rhodes a converti l'islam qui s'est intégré à la verdoyante douceur de l'île. »
Le livre s'achève au moment où l'île cesse d'être italienne pour redevenir grecque, après guerre : « ma joie se teinte de regret, car il faudra me séparer une fois de plus d'un pays que j'avais fini par adopter comme une seconde patrie. »


Durrell repassa, des années après, au large de Rhodes. Les souvenirs que lui inspirèrent ces lieux où il fut heureux sont un épilogue nostalgique : « Devant nous la nuit s'assemble, une nuit différente, et Rhodes commence à s'enfoncer dans cette mer insensible d'où seule la mémoire peut la délivrer. Les nuages passent très haut au-dessus de l'Anatolie. D'autres îles ? D'autres futurs ?
Pas après avoir vécu avec la Vénus Marine, je pense. La blessure qu'elle donne, il faut la porter jusqu'au bout du monde. »
INDEX-LECTURE

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