25 septembre 2007

La Cour fait ses comptes


J'avoue éprouver un certain amusement lorsque je prends connaissance des rapports publiés par la Cour des Comptes.
Je m'interroge sur l'utilité des constats pertinents et souvent accusateurs, pondus avec une régularité métronomique par cette docte assemblée de magistrats chargés de contrôler la gestion de l'Etat.
Ils s'échinent à « épingler » méticuleusement les défaillances et les lacunes des institutions et ministères, mais tout cela s'apparente à un jeu puisque le système continue en réalité de tourner en rond, à l'abri de ce délicieux théâtre de l'illusion.
Cette année, dans son rapport sur la Sécurité Sociale, la vénérable assemblée a renoncé semble-t-il à s'attaquer aux causes du monstrueux déficit (près de 12 milliards d'euros pour 2007). Elle se borne à proposer d'augmenter les ressources en « élargissant l'assiette des prélèvements ». Jamais à cours d'idées en la matière, elle suggère de jeter cette fois dans la grande marmite sans fond, le produit de nouvelles taxations sur les stock-options, les indemnités de départ en pré-retraite ou de licenciements ! Ça ne mange pas de pain comme on dit, et c'est tellement politiquement correct. Plutôt que de revoir des pratiques douteuses ou de prôner davantage de responsabilité, pourquoi ne pas continuer de se servir sur la bête tant qu'elle a encore un peu de lard !
Elle trouve également que les médecins sont trop payés et ironise même sur des dépassements d'honoraires « assez loin du tact et de la mesure prescrits par le code de déontologie ». Faut-il y voir l'incapacité des Pouvoirs Publics et de l'Assurance Maladie à contrôler efficacement le bien fondé des pratiques, en dépit des kyrielles de fonctionnaires chargés de cette tâche ? Est-ce le constat de l'inanité de la monstrueuse nomenclature baptisée CCAM, mise en oeuvre à grands frais en 2005 et réputée neutre et irréprochable ? Ou bien de la faillite du très emphatique « Parcours de soins coordonné» inauguré bruyamment par le gouvernement en 2004, et qualifié aujourd'hui de « maquis tarifaire illisible par l'assuré » ?
Pareillement, les censeurs s'insurgent au sujet « de la mauvaise répartition des médecins entre spécialités et entre territoires ». Étrange constat dans un pays qui a installé le plus fabuleux dispositif de planification qu'on puisse imaginer ! La Cour des Comptes pointe non sans raison, l'imbécillité d'une telle bureaucratie et propose – hélas un peu tard – de « réduire le nombre d'instances chargées des questions de démographie médicale ». Mais paradoxalement elle en rajoute une couche en suggérant dans le même temps de contrôler de manière autoritaire les installations des jeunes praticiens et en allant jusqu'à recommander la mise en place de « mécanismes de pénalisation financière » afin de « mieux répartir l'offre sur le territoire et de préserver l'égal accès aux soins »...
Face enfin aux gâchis de la scandaleuse usine à gaz du Dossier Médical Personnel (DMP), elle reste étonnamment muette. Plus fort, elle propose même sur ce projet « un pilotage renforcé par la tutelle ».
Bref le manège administratif n'a pas fini de tourner, et les comptes de dériver..

18 septembre 2007

Poncifs et idées reçues


L'Académie de Médecine vient de rendre public un rapport sur les causes du cancer en France. Il démolit nombre d'idées reçues, qu'on entend bien souvent colportées depuis quelques années, sans vrai fondement scientifique.

D'abord, il affirme que la mortalité par cancer est en diminution (-13% entre 1968 et 2002). Il s'agit d'une bonne nouvelle en soi, qui contredit de manière cinglante les sombres prédictions des experts en sinistrose.

Ensuite il remet de l'ordre au sujet des facteurs favorisant la survenue de ces affections. Si près de la moitié des tumeurs restent d'étiologie incertaine, l'écrasante majorité des autres relèvent de causes plutôt triviales, impliquant tout simplement la responsabilité individuelle : tabagisme et alcoolisme avant tout, obésité, sédentarité, exposition excessive au soleil. Il évoque également le rôle de certains agents infectieux notamment viraux et celui de toxiques professionnels. Mais, au grand dam des sermonneurs, la pollution n'intervient que pour 0,5% des patients !

Cela rappelle la polémique survenue il y a quelques années au sujet de la mort des abeilles, que des ratiocineurs bornés mettaient arbitrairement sur le dos des fabricants de pesticides. Aujourd'hui on sait que ce phénomène est beaucoup plus complexe, et on s'oriente avant tout vers une cause virale !
Cela rappelle également les vitupérations du Professeur Belpomme, oncologue très médiatique, en 2004, à propos des méfaits de la pollution. Je reprends l'analyse que j'en avais faite pour la revue DH Magazine :

C’est désormais une mode que d’accuser la société moderne de tous les maux dont souffre l’Humanité. Du terrorisme à la canicule en passant par la mort anormale des abeilles, à l’évidence, il n’y a qu’un seul coupable, le Progrès !

La croisade virulente lancée par Philippe de Villiers en faveur des hyménoptères, n’est probablement pas exempte de calcul politique. Les jérémiades bruyantes mais confuses des altermondialistes non plus. Pour autant, il ne sont pas les seuls à excéder les limites de la bienséance. Le pamphlet tonitruant au sujet des « maladies créées par l’homme » du Professeur Belpomme s’inscrit dans l’outrance, tant il contient d’approximations, de contrevérités et d’incitations à la panique, indignes d’un homme de science.
Ce médecin oncologue ordonnateur nous dit-on du « Plan Cancer » promu par le président Chirac, place son propos dans le champ du catastrophisme le plus noir. Il n’annonce en effet rien moins que la fin de l’humanité à l’horizon 2100 et fait notamment de la pollution la cause première des maladies tumorales !
Curieusement, ces propos alarmistes sont en contradiction flagrante avec ceux d’un autre grand spécialiste le Pr Khayat, présenté lui, comme « Conseiller permanent de la Mission interministérielle pour la lutte contre le cancer ». Dans un récent ouvrage, ce dernier déclare en effet avec enthousiasme que : « Les progrès accomplis dans la recherche contre le cancer, les avancées thérapeutiques sont devenus tels qu'ils ouvrent devant nous, sans aucun doute permis, de merveilleux chemins vers l'espoir. »
Alors qui croire ? Doit-on faire confiance à des experts aussi antithétiques ?
Le tableau brossé par le Pr Khayat est peut-être un peu trop idyllique, mais à bien y regarder, les arguments dont use et abuse le Pr Belpomme apparaissent hautement discutables, voire partisans et idéologiquement très marqués.
Son constat est caricatural. Il affirme gravement que les maladies cancéreuses sont « en augmentation dans tous les pays industrialisés ». Sur 150.000 décès annuels par cancer en France, il en impute 30.000 au tabac, et « une très grande partie » des 120.000 restants à « à la dégradation de l’environnement » !
On chercherait vainement des preuves tangibles à ces énormes affirmations. L’augmentation du nombre de cancers depuis quelques décennies a quelques raisons simples : accroissement de la population, vieillissement progressif et mise en œuvre de moyens de dépistage précoce.
Mais derrière cette recrudescence apparente, se cache en réalité le déclin de certaines tumeurs, particulièrement celles dans la genèse desquelles l’alimentation est susceptible de jouer un rôle important : l’estomac et l’œsophage.
Au surplus, contrairement à ce qu’insinue le Professeur Belpomme, la mortalité a commencé de décroître dans beaucoup de pays, au premier rang desquels figurent les USA qui furent les premiers à mettre en œuvre de vraies mesures préventives. La baisse y est particulièrement sensible pour les cancers les plus fréquents : poumon, prostate, côlon, sein.

Si l’on s’attache enfin à analyser les causes des maladies tumorales malignes, on ne saurait mélanger les certitudes et les hypothèses. Chacun sait que les deux principaux toxiques pourvoyeurs en cause restent le tabac et l’alcool, dont la consommation n’a cessé de croître jusqu’à ces derniers mois. On peut également s’interroger avec inquiétude sur le nombre croissant de cas de mélanomes, provoqués par le bon vieux soleil dont les vacanciers sont si friands.
On invoque souvent les facteurs environnementaux dans le développement inquiétant de certaines tumeurs dont les lymphomes. Bien qu’il ne soit pas possible d’éluder la responsabilité potentielle des pesticides, cette hypothèse est loin d’être vérifiée à ce jour. En revanche les arguments sont nombreux pour accuser les facteurs génétiques et les agents infectieux. La liste est longue des microbes impliqués avec certitude dans les prolifération tumorales : papillomavirus, HTLV1, VIH, herpès, Epstein-Barr, hépatites B et C, helicobacter, campylobacter…
Enfin, la médecine elle-même n’est pas innocente. On estime entre 700 et 1000 par an, les cancers causés par les examens radiologiques ! Et nombre de médicaments se sont avérés cancérogènes, parmi les traitements hormonaux ou immunosuppresseurs. Or ces derniers sont de plus en plus souvent utilisés pour soigner les maladies tumorales elles-mêmes, les affections auto-immunes ou encore comme thérapeutiques « anti-rejet » des greffes d’organes.
La prudence doit être naturellement la règle avant de commercialiser de nouveaux produits chimiques. Il est excessif pourtant de prétendre que rien ne soit fait, même si notre pays a du retard par rapport à d’autres. En tout état de cause, accuser comme on le fait souvent avec beaucoup d’a priori, le système « ultra-libéral », ou la collusion de l’Etat et des grands trusts agrochimiques relève du délire obsessionnel et n’est assurément pas très constructif. Les pays ayant fait le choix d’économies planifiées par l’Etat furent par le passé montrés du doigt en raison de leur mépris total de l’environnement. En France, les principaux scandales récents touchant à la santé publique (sang contaminé, hormone de croissance, vache folle) n’ont pas permis de disculper les instances officielles soi-disant indépendantes…

En matière de solution, sauf à refaire la révolution anti-capitaliste, les propositions sont maigres. Le professeur Belpomme, affirme que : « l’agriculture bio doit être soutenue économiquement ». En dehors du charme passéiste des traditions, il n’existe pourtant guère d’arguments plaidant pour la supériorité du « bio », si tant est qu’on puisse lui donner une définition claire. Au contraire, on connaît depuis longtemps le rôle cancérogène de nombreux produits naturels. Parmi les plus connus figurent l’aflatoxine et la patuline, sécrétées par des moisissures telles que les pénicillium et aspergillus contaminant régulièrement les pommes et autres fruits et légumes.
Il y aurait bien une solution pour éviter autant que faire se peut d’employer des pesticides et insecticides, ce serait de recourir aux OGM, mais je crains que pour beaucoup de gens dans notre pays, le remède n’apparaisse pire que le mal ! Pourtant si le choix leur était laissé, il y a fort à parier que les abeilles ne se tromperaient pas…

14 septembre 2007

De la sottise, érigée en art médiatique


L'actualité, par médias interposés, sert régulièrement son lot d'imbéciles magnifiques à l'admiration versatile des foules. Ces derniers temps trois sont sortis brillamment des rangs :
Honneur aux dames, une place de choix revient à Fanny Ardant. Comparer l'actrice à un grand cheval n'est pas très original mais sied bien à son tempérament. Sans aller jusqu'à insinuer qu'elle en a quelque peu le physique, c'est peu de dire qu'elle rue dans les brancards et qu'elle a une certaine propension à hennir à tous crins. Elle vient de se faire remarquer en qualifiant de « héros » le terroriste Renato Curcio, fondateur en Italie des affreuses Brigades Rouges. Peu avare de louanges en la circonstance, elle a même jugé cet épisode sanglant, « captivant et passionnant » ! On atteint là sans nul doute un sommet exquis dans le crétinisme bourgeois. On retrouve en effet, portée au paroxysme, la tendance perverse à encenser les fausses valeurs, et à débiter à la tonne en toute inconséquence, les lieux communs les plus ronflants, qu'on ne peut que regretter sitôt dits.
José Bové continue lui tranquillement en toute impunité, son petit bonhomme de chemin dévastateur, le long des champs d'OGM. Comme les anciens barbares il détruit tout ce qu'il ne connaît pas. Derrière lui l'herbe ne doit pas repousser. Simple principe de précaution... Curieusement les Pouvoirs Publics paraissent bien indulgents vis à vis de ses provocations infantiles. Faiblesse, lâcheté, ou bien conviction qu'il finira par lasser l'opinion publique ?
Last but not least, Dominique de Villepin qui après son Waterloo politique, trouve opportun de sortir un n-ième ouvrage à la gloire de Napoléon.
On pouvait l'entendre il y a quelques jours sur France-Inter, dans son style inimitable fait de clinquantes ampoules et d'onctueuses circonlocutions, comparer à mots couverts Nicolas Sarkozy au Bourgeois Gentilhomme. Il a du culot le bougre. Lui à qui le rôle irait si bien avec ses manières empanachées d'aristocrate d'opérette, attaché à la forme bien plus qu'au fond des choses !
Lui qui du temps qu'il se croyait un vrai destin national, bombait élégamment le torse sous l'oeil complice des photographes, sur la plage de la Baule. Lui qui n'aime rien tant que parler devant les caméras, il prétend aujourd'hui que la communication, « ça isole », et « qu'on s'appartient mieux quand on se promène seul » comme Jean-Jacques, « qu'on lit ou qu'on travaille »... Il oublie le contentement de soi évident qui s'exprimait sur son visage de muscadin lorsqu'il déclamait ses discours racoleurs à l'ONU.
Mais les revers de fortune obligent parfois à des révisions douloureuses et il se console en occultant les rêves du passé. A croire l'ancien premier ministre, en acceptant cette fonction il n'avait qu'un souci en tête : "servir le pays et non ses intérêts". Il n'y avait "aucune rivalité entre lui et Nicolas Sarkozy", et "pas de place pour une ambition présidentielle". Sans blague...
*****
Pour finir sur une réflexion plus collective, au sujet de la réapparition de Ben Laden, il y aurait beaucoup à dire pour qualifier les réactions de la Presse. Tout d'abord sur l'importance démesurée donnée à ce non événement. Le clip horrible mettant en scène cette sinistre arsouille a fait la une des journaux et de leur sites internet comme s'il s'agissait d'une déclaration majeure d'un chef d'Etat. Il est resté plusieurs jours par exemple en page d'accueil du Figaro, bien qu'il n'y ait rien de neuf dans cette litanie insoutenable d'abjections et de vilenies. Rien qu'on ne sache déjà hormis la couleur de la barbe...
Plus grave encore, on entend de ci de là les commentateurs proclamer qu'il s'agit de la preuve de la vitalité d'Al Qaeda, et de l'échec retentissant de la stratégie de George Bush. Air connu mais plutôt lassant. A croire que ces gens souhaitent la pérennité du terrorisme...
Tout de même. Personne ne peut ignorer qu'aucun attentat de s'est reproduit en Amérique depuis 2001 en dépit des menaces incessantes. Chacun a pu constater en Europe même, les progrès enregistrés dans cette lutte depuis quelques années. Grâce à une bonne collaboration internationale et une vigilance de tous les instants, plusieurs tentatives ont été déjouées, dont une très récemment en Allemagne. La menace certes est toujours présente, mais elle semble mieux contenue.
S'agissant enfin de l'Irak, pour la première fois on parle d'amélioration de la situation. La bataille est loin d'être gagnée mais elle n'est sûrement pas perdue et il appartient plus que jamais aux nations libres d'aider ce pays à conquérir durablement la paix et à s'inscrire dans une vraie logique de progrès. On a trop tendance à occulter le fait que plusieurs milliers de jeunes gens ont donné leur vie dans ce but.

05 septembre 2007

Fine and Mellow


Septembre est là avec ses parfums nostalgiques. Soleil incliné, douceur des jours mais moroses perspectives... Le temps idéal pour le Blues.

Avec un DVD consacré à Billie Holiday je me laisse aller à ce tendre et doux désespoir. (Yet now despair is mild disait Shelley...) Sorti à tout petit prix chez Salt Peanuts, il permet de retrouver Lady Day au travers de quelques sessions envoûtantes. De 1950 à 1959, l'année même de sa disparition, le charme opère pleinement derrière ces images en noir et blanc, incertaines mais si évocatrices. Comment résister à cette voix fragile mais indicible qui dit de manière bouleversante la grandeur tragique de l'existence ? Cette manière poignante de transcender humblement le drame du quotidien :
If you treat me right, baby
I'll stay home everyday
If you treat me right baby
I'll stay home night and day...

Comment rester insensible à ces mélodies simples qui glissent comme des larmes chaudes, en apaisant pour le coeur et l'esprit, les peines et l'anxiété ?
Et comment ne pas fondre devant ces regards empreints d'une grâce aérienne, qui vous interrogent au delà du temps qui s'écoule.

Pas un commentaire superflu, pas une coupure ne viennent interrompre ces instants ensorcelants. L'émotion est là, à l'état pur.

On retrouve notamment cette session magique, rassemblant autour de la chanteuse une pléiade d'artistes et d'amis particulièrement inspirés et attentionnés. Roy Eldridge, Vic Dickenson, Ben Webster, Gerry Mulligan, Coleman Hawkins et naturellement Lester Young. D'elle et de lui, tous deux si torturés par la vie, tous deux si proches et si loin en même temps, Alain Gerber a dit des mots que je ne peux m'empêcher de répéter ici tant ils sont magnifiques et justes : « trop émerveillés d’être ensemble pour ne pas rester des amants chastes, qui n’enlacent que leurs musiques. Qui se moquent des fêlures dans les ciels de faïence . Et qui font des miracles comme on fait des chansons. »


Pour ceux qui voudraient retrouver un peu de la substance de ce jazz intense et languide, je conseille l'écoute d'un disque de Madeleine Peyroux (Careless Love). Cette jeune Américaine a des inflexions qui ne sont pas sans rappeler celles de la Reine dont elle s'inspire manifestement. Très bien accompagnée, elle parvient à faire beaucoup mieux qu'une imitation. C'est donc vrai, le Blues ne meurt jamais.