22 octobre 2009

Autumn Blues


L'automne qui dépouille les arbres de leurs doux limbes verts, l'automne qui rouille les feuilles avant de les précipiter dans la fange humide, en chutes erratiques, l'automne qui découvre la dureté ligneuse des troncs comme on le ferait cruellement d'une blessure jamais cicatrisée, l'automne me met au supplice en imprégnant l'air, les jours, et l'existence, de ses miasmes languides.
A celui qui ne peut repousser ce déclin navrant, qui ne peut espérer comme les ours pouvoir s'endormir au creux des dernières chaleurs en attendant le retour des beaux jours, ou bien la concrétisation de quelque suave espérance, il reste la consolation du Blues.

Celui de Lester Young (1909-1959) par exemple qui aurait cent ans cette année et qui s'est éteint il y en a tout juste cinquante. Son regard perdu dans l'indicible, son élégante et nonchalante dégaine, et son apparent détachement des choses matérielles continuent d'imprégner l'idée même du jazz. Sa gentille ombre tutélaire nimbe d'un voile discret d'émotion toute musique nourrie de son inextinguible génie. Les disques qui retiennent pour l'éternité les fragiles volutes de son saxophone sont autant de trésors opportuns pour les jours où l'âme se sent affligée. Avec Count Basie, Teddy Wilson, Roy Eldridge, Harry Edison, Oscar Peterson et tant d'autres il sema tant de pépites au long de sa vie chaotique mais illuminée...


Evidemment les plus émouvantes traces sont celles qu'il laissa en chansons avec son délicieux double féminin, celle qu'il surnomma Lady Day tant elle sublima la noirceur et l'obscurité du Monde.
Billie Holiday (1915-1959) n'est jamais loin quand on évoque Pres, qui fut son si cher ami, son tendre complice en spleen. Si proches étaient-ils que par un hasard étrange, elle le suivit quasi instantanément sur le chemin de l'éternité, et que leurs souvenirs sont désormais indissociables dans l'esprit de tous ceux qui sont familiers de cet étrange sentiment qu'on appelle le blues. Last Recording enregistré au moment même ou Lester Young disparaissait, reste un des plus poignants témoignages de cette épopée.



Tant que je suis à la nostalgie, s'imposent à moi à l'occasion de l'achat de leurs derniers disques, les noms de deux artistes trop tôt disparus.
Dans l'histoire du rock, peu de voix resteront aussi touchantes que celle de Rick Danko (1942-1999), bassiste du groupe The Band, qui accompagna jadis Bob Dylan et continua sous son propre nom une belle carrière ponctuée entre autres par la session légendaire The Last Waltz. Personnage discret, d'une gentillesse proverbiale, Rick fut malgré son grand talent un éternel insatisfait, et pour échapper aux angoisses de l'existence, parsema hélas comme beaucoup d'autres, sa vie d'excès désastreux. Autant dire qu'il se suicida à petit feu.
L'album Times like these réalisé en 1999 l'année de sa disparition, est un peu son chant du cygne. Réalisé en collaboration avec de nombreux amis, il contient un lot de ballades attachantes parfois composées par lui-même parfois en association (Tom Pacheco, Bob Dylan, Jerry Garcia...) et toujours interprétées avec de vibrantes intonations, révélatrices d'une grande profondeur d'âme et d'inspiration (Times Like These, Sip The Wine, You Can Go Home...). Remarquablement mis en musique cet opus est empreint d'une chaude nostalgie. Un vrai petit trésor, rare, humble mais à coup sûr durable, comme la voix douce d'un ami qui s'épanche et tente de conjurer les misères de la vie...

Enfin, last but not least, le tout dernier enregistrement de Jeff Healey (1966-2008) : Mess of Blues
Aveugle quasi de naissance, la faute à une affreuse tumeur de la rétine, il sublima sa malédiction en devenant guitariste et en mettant au point une technique extrêmement personnelle consistant à coucher l'instrument sur ses genoux comme une lap-steel guitar et à effleurer les cordes du bout de ses doigts. Cela lui permit de s'élever au plus haut de cet art ô combien difficile même pour un individu doté de tous ses sens. Il donna la réplique entre autres à Stevie Ray Vaughan sans avoir rien à lui envier. Hélas malgré une énergie hors du commun et un optimisme à toute épreuve il fut rattrapé par la maladie dans laquelle son existence était décidément tragiquement enfermée. Ce disque émouvant, car réalisé au seuil d'une mort prématurée, donne la mesure de son exceptionnel talent et sa grande sensibilité. Faisant alterner rocks haletants (Mess of Blues, It's only money, Shake, Rattle and Roll), ballades country (The Weight repris du Band, et Like a hurricane de Neil Young) voire cajun (Jambalaya de Hank Williams), et de beaux blues pulpeux (I'm torn down, How blue can you get, Sittin' on the top of the world), il témoigne d'un art parfaitement maitrisé. Il est accompagné par une section rythmique très pêchue et aux claviers, Dave Murphy particulièrement en verve. Un vrai chef d'œuvre de style et d'émotion.


Autumn : A Dirge
Percy Bysshe SHELLEY
(1792-1822)

The warm sun is falling, the bleak wind is wailing,
The bare boughs are sighing, the pale flowers are dying,
And the Year
On the earth is her death-bed, in a shroud of leaves dead,
Is lying.
Come, Months, come away,
From November to May,
In your saddest array;
Follow the bier
Of the dead cold Year,
And like dim shadows watch by her sepulchre.

The chill rain is falling, the nipped worm is crawling,
The rivers are swelling, the thunder is knelling
For the Year;
The blithe swallows are flown, and the lizards each gone
To his dwelling.
Come, Months, come away;
Put on white, black and gray;
Let your light sisters play--
Ye, follow the bier
Of the dead cold Year,
And make her grave green with tear on tear.

14 octobre 2009

Des mots qui font mal


Mathieu Kassovitz prend la tête des enfonceurs de portes ouvertes. Pas plus tard que la semaine dernière, il se plaignait devant le micro complaisant de Daniel Picouly, d'avoir été mis à l'écart le malheureux, depuis ses sorties à propos du 11 septembre chez Frédéric Taddei, moins d'un mois auparavant.

Mais qu'a-t-il donc à dire de si intéressant sur ce sujet décidément fertile pour les soi-disant vigiles de l'Information vraie ?
Eh bien, qu'il doute de la véracité de la « version officielle » expliquant les attentats du World Trade Center. Et qu'il se demande s'il s'agit vraiment d'un acte fomenté par des terroristes islamiques. La belle affaire. On connaît trop le refrain de ces gens qui tout en faisant mine de s'interroger, insinuent depuis huit ans que ce que le monde a pu voir dans toute son horreur, ne serait peut-être bien qu'une illusion. Avec des arguments ahurissants, allant jusqu'à remettre en cause les évidences les plus flagrantes.
Le plus grave dans ces élucubrations est ce qu'elles sous-entendent vis à vis de l'Administration Américaine. Puisque les faits sont contestés alors qu'ils ont été vus de tous, puisque la revendication de ce carnage par Ben Laden en personne ne suffit pas à désigner les coupables, puisque le démantèlement de quantité de réseaux aboutissant tous à la même origine ne parvient à convaincre les nouveaux Saint-Thomas, et puisque les conclusions du rapport de l'indépendante Commission Nationale sur les Attentats Terroristes contre les Etats-Unis ne sont pas prises aux sérieux par ces entêtés, quelle serait donc la réalité selon eux, et qui donc aurait pu commettre une telle ignominie ?
Si l'accusation n'est jamais portée crûment, elle est suggérée avec tant de force qu'elle paraît évidente. L'hypothèse d'un effroyable complot ourdi par le chimérique complexe militaro-industriel américain, associé à la CIA et à la famille Bush, à seule fin de se donner les raisons d'envahir l'Afghanistan et l'Irak, apparaît en filigrane de tous ces discours nauséabonds dont nous sommes abreuvés, au point qu'ils finissent par occulter complètement la fameuse version « officielle ».

M. Kassovitz, cinéaste politiquement engagé, n'est pas ce qu'on pourrait appeler un parangon d'objectivité ou d'impartialité. Il a bien le droit de dire ce qu'il veut après tout en démocratie, d'autant que le ridicule ne tue pas et que, comme il le dit lui-même en citant Goebbels, « les mensonges, plus c'est gros, plus ça passe »... Mais il dépasse quand même les bornes lorsqu'il se dit stigmatisé pour ses opinions, et surtout lorsqu'il prétend être offensé par les allusions au révisionnisme, adressées à sa vision du 11 Septembre.
Lui qui ne se gène pas pour faire des insinuations relevant de l'outrance, pourrait faire preuve d'un peu de fair play lorsqu'on lui renvoie la balle.
Que fait-il donc, lorsqu'avec des références à peine voilées au pratiques du régime hitlérien, il accuse l'administration Bush d'avoir agité des dangers imaginaires et instrumentalisé la peur, pour souder le peuple, asseoir un pouvoir abusif et entamer des guerres ?
Que fait-il lorsqu'il suggère qu'un certain nombre des victimes du 11 septembre n'existent « peut-être » tout simplement pas (aucun avion sur le Pentagone ?). Que fait-il lorsqu'il dit que les autres malheureux auraient « peut-être » fait les frais d'horribles agissements de leur propre gouvernement ?

Lorsqu'on l'attaque, M. Kassovitz joue les vierges effarouchées en se réfugiant derrière son statut de descendant des victimes de la Shoah. Il pourrait donc se permettre tous les abus de langage, tout en étant, lui, intouchable. C'est un peu facile. N'insulte-t-il pas la mémoire des morts et les familles éplorées, au moins autant que le font les Négationnistes auxquels il ne veut surtout pas être assimilé ?
Si l'on se lance dans la polémique, il faut savoir être beau joueur et accepter les coups en retour. Ça n'est pas le fort de M. Kassovitz manifestement.

Le jour où il relança chez Frédéric Taddeï le débat à propos du 11 septembre, un invité ne s'exprima qu'avec parcimonie. Il s'agit de l'écrivain d'origine albanaise Ismail Kadaré. A la fin de l'émission, il se contenta de préciser pour sa part, qu'il était totalement insensible à ce qu'il considérait comme de la propagande anti-américaine, l'ayant tant entendue rabâchée durant quarante ans, par le régime communiste...

12 octobre 2009

Prédominance du crétin


Le titre de mon billet d'aujourd'hui fait référence à celui, épatant, du pamphlet publié par le malicieux duo Fruttero et Lucentini dans les années soixante-dix. L'actualité paraît plus que jamais leur donner raison.
Le qualificatif ne s'applique pas naturellement à des personnes en particulier mais à un état d'esprit ambiant. Que de bavardages oiseux, que d'encre gaspillée, que de salive bavée en vain ces derniers temps...
A tout seigneur tout honneur, l'attribution du prix Nobel de la paix à Barack Obama. Le cher homme n'y peut rien mais quant au Comité, il achève de décrédibiliser son entreprise déjà très amoindrie. Après avoir récompensé Al Gore pour ses prédictions ronflantes sur le réchauffement climatique, ces pontifes calamistrés de la Bonne Action, décident de porter aux nues par anticipation un Chef d'Etat en début d'exercice avant qu'il n'ait rien fait d'autres que de beaux discours. Comme si la distribution des prix avait lieu dès la rentrée des classes sur les déclarations d'intention des élèves !
Avec le festival de Cannes qui s'est fait une spécialité d'honorer les navets du conformisme, le Nobel de la Paix est vraiment devenu le symbole même du crétinisme contemporain.
Le plus navrant est que le Président américain accepte ce boulet doré dont il n'a vraiment que faire en la circonstance. Il lui eut été si facile de décliner la récompense après moults remerciements et de proposer de redistribuer la manne financière au Peuple Américain qui a le mérite de l'avoir porté si audacieusement au poste qu'il occupe...
A côté de ce modèle, les autres évidemment font figure de nains.
Alain Juppé par exemple, qui se manifeste tout à coup à l'opinion dans une interview au vitriol destinée à dézinguer bruyamment les récentes initiatives de Nicolas Sarkozy. L'abolition de la taxe professionnelle par exemple, qu'il juge stupide
«C'est tout de même se foutre du monde» s'est-il écrié aux Journalistes de Sud-Ouest la semaine dernière. La réforme des Territoires, et notamment l'élection des conseillers territoriaux ensuite, (je ne savais même pas que cela existait...) dont l'objectif selon lui «quelque peu démagogique, est de diminuer le nombre d'élus ; ce qui fait toujours plaisir...».
Bref un beau petit pavé dans la mare. Sauf que deux jours après, il fait acte de contrition en s'excusant publiquement et en revenant sur la forme et le fond de la quasi totalité de ses déclarations guerrières : «Sur la forme, j'ai utilisé sans doute une phrase excessive et si elle a offensé le Président (de la République), je le regrette très sincèrement et je le lui ai d'ailleurs dit hier au téléphone». Sur le fond il se félicite désormais de ladite reforme des territoires qui « va dans la bonne direction et (qui) va permettre de rapprocher les départements et les régions », et ne juge pas si bête la suppression de la taxe professionnelle, du moment qu'elle est compensée...
Et dire que j'ai été censuré par le Figaro sans doute pour avoir qualifié l'ancien premier ministre de plus "bureaucrate des bureaucrates de droite » et dit de ses réformes, que même les Soviétiques n'auraient pas osé les faire (pourtant n'avait-il pas affirmé lui, qu'il avait eu l'audace de voter pour Alain Krivine en 1969...)
Le psychodrame Polanski-Mitterrand secoue le landerneau médiatique. Un vrai festival. Ce n'est pas tant sur l'origine de ce petit scandale qu'il y aurait à dire. Certes, l'arrestation d'un vieux cinéaste pour un délit commis il y a plus de trente ans, paraît quelque peu extravagante. Mais ni la justice suisse ni l'américaine ne mérite le torrent d'imprécations qui s'abat tout à coup sur elles. Le péquin moyen, fut-il ministre de la culture en France, ne peut prétendre connaître tous les tenants et les aboutissants de cette lamentable affaire. C'est devenu une manie de remettre en cause toute décision de justice et d'en débattre sur la foi de rumeurs sur la place publique, et c'est prodigieusement énervant.
Le plus détestable est l'hypocrisie de certaines arguties commises à cette occasion. La manière notamment d'user d'artifices sémantiques oiseux pour justifier certains agissements. M. Polanski a reconnu avoir eu des relations sexuelles avec une jeune fille de 13 ans. On a beau dire qu'elle en faisait davantage, que le milieu d'Hollywood est spécial, qu'il ne l'a pas brutalisée, le fait est là : avoir des relations avec une enfant de 13 ans lorsqu'on en a 42 relève a priori du viol et de la pédophilie réunis. M. Polanski s'est soustrait à la justice qui aurait pu lui trouver des circonstances atténuantes. Il a pris ses risques. On a vu ce qu'a enduré de son côté Michael Jackson pour quelques prétendus attouchements dont il a été finalement blanchi. Peu de gens se sont émus du drame qu'il a du vivre suite à de fausses accusations.
Quant à M. Mitterrand, il a sans doute oublié qu'il représentait l'Etat français. Il était très mal placé pour s'élever contre la procédure judiciaire qui touche aujourd'hui Roman Polanski. Au surplus son bouquin, ressorti cruellement pour la circonstance, aggrave effectivement les choses. Le titre à lui seul « La Mauvaise Vie » distille un parfum de canaille. Quant aux faits qui y sont décrits, chacun les jugera à l'aune de sa propre morale, il paraît néanmoins un peu jésuite lorsqu'on en a fait un étalage aussi complaisant, de se prétendre farouchement opposé au tourisme sexuel, tout comme il est un peu culotté de suggérer pour sa défense, que les prostitué(e)s sont par hypothèse forcément consentant(e)s, notamment en Thaïlande...
En matière de justice, le grand déballage qu'est devenu depuis plusieurs mois l'affaire Clearstream, n'est pas moins ridicule. Confusion, rumeurs, accusations précipitées, renversement des rôles, tout cela est méprisable. D'autant que l'affaire risque fort de se terminer comme souvent en eau de boudin...
Enfin le nouveau M. Prudhomme de l'Ecologie, à savoir Nicolas Hulot y va lui aussi de son petit film. Après les superproductions d'Al Gore et de Yann Arthus Bertrand ça sent un peu le réchauffé (si l'on peut dire). Il est vraiment dommage que cet amoureux de la nature qui sait faire de si belles images se discrédite en montrant de manière aussi solennelle, qu'il est assez sot pour prendre ses désirs d'enfant pour des réalités. C'est toujours une épreuve que de voir de gentils niais se transformer progressivement en sévères doctrinaires à mesure qu'on augmente l'attention qu'on porte à leurs enfantillages. Ils s'enhardissent, se prennent au sérieux, transforment leur doux délire en théorie et finissent pas y croire si fort qu'ils voudraient y soumettre l'univers entier. Les idéologies commencent hélas souvent comme ça. Au début il s'agit de belles idées, puis elles s'accompagnent d'exhortations à un monde meilleur, lesquelles prennent une tournure de plus en plus radicale. Au bout du compte tout cela envahit le champ du politique et débouche sur des contraintes, des taxes, des impôts, des lois, et après ?
Juste un mot pour finir sur Valery Giscard d'Estaing et son inénarrable nouveau roman « La Princesse et le président ». Le sujet est certes plus léger, mais tout de même, un ancien Président de la République ! A son âge ! Avec son bel habit d'Académicien ! Se commettre dans une littérature aussi imbibée d'eau de rose. Il y a des limites... Et pourquoi donc tout ce foin autour de ce gargouillis sénile ? On ne sait s'il faut prendre tout ça au premier degré, mais au second c'est encore plus difficile...

10 octobre 2009

Un Moghol très libéral


Je ne connaissais pas bien l'histoire de l'Inde. J'avais vaguement entendu parler de la dynastie des Moghols mais j'étais loin de réaliser qu'ils étaient les artisans de l'unification en un seul gigantesque pays, de la multitude de petits royaumes belliqueux qui s'étendaient jusqu'au XVè siècle d'Ouest en Est, entre le Sind et le Bengale et du Nord au Sud entre le Cachemire et le Dekkan. Je n'imaginais pas non plus que l'islam avait très largement inspiré tous ces conquérants.

J'ai découvert une partie de cette aventure fortuitement, grâce à un film indien récent prêté par un bon ami.
Issus des studios de Bombay (communément désignés du nom de Bollywood), ce long métrage, de plus de 3 heures, est une excellente surprise. Réalisé par Ashutosh Gowariker il démontre la grande maitrise acquise dans le 7è art par l'Inde et la puissance narrative impressionnante de certaines réalisations, quasi impensable désormais en Occident.
La magnificence des images est absolument époustouflante et colle littéralement le spectateur à son siège. La mise en scène au cordeau déroule de spectaculaires scènes de bataille à dos d'éléphants, et montre un univers chatoyant, fait de foules colorées, de costumes chamarrés et de palais rutilants. Les décors sont évidemment très chargés, mais ils gardent toujours une esthétique de bon goût et de très grande classe.

Le récit, épique et passionnant, relate le règne d'un monarque surprenant, Jalaluddin Muhammad Akbar (1542-1605). Septième descendant de Tamerlan, musulman comme ses prédécesseurs, et grand conquérant, il fut surtout un puissant rassembleur et un souverain très éclairé. Il manifesta notamment une ouverture d'esprit assez extraordinaire pour l'époque. Après la régence brutale de Bairam Khân, il accéda au pouvoir à 18 ans après s'être débarrassé de son encombrant et rétif mentor. Dès lors, il entreprit une œuvre fabuleuse, faisant en quelque sorte écho à la Renaissance qui éclatait à la même époque en Europe.
Il commença par réduire les rébellions permanentes des tyranneaux alentour (Bihar, Bengale, Goujerat, Balouchisthan, Sind, Orissa), scella une forte unité avec les autres plus sensés (Rajasthan), et institua un gouvernement fort mais décentralisé. Avec l'aide de conseillers judicieusement choisis, il créa des institutions solides, mit sur pied une brillante politique économique qui amena la prospérité à son royaume. Surtout, il fut attentif à la diversité des populations qui constituaient son empire. En matière religieuse tout particulièrement, il institua la liberté de culte, interdit les conversions forcées, les circoncisions rituelles avant que l'enfant n'ait atteint un âge lui permettant de donner son avis (12 ans), et mit fin aux impôts qui frappait les pèlerinages non musulmans. Il proposa même une sorte d'incroyable syncrétisme spirituel autour des valeurs de plusieurs religions : islam, hindouisme, christianisme, Jainisme, boudhisme, Zoroastrisme, resté sous le nom de
Din-I-Ilahi.
Se heurtant à la rigidité des traditions il fut confronté comme dans tout grand drame historique, à des trahisons au sein de sa propre famille et dut affronter vers la fin de sa vie les révoltes de son propre fils, qui allait lui succéder à sa mort.

Le réalisateur choisit de faire de l'union - très politique - d'Akbar avec la princesse Jodhaa, hindoue d'origine rajput, le centre de l'intrigue. Il en fait une belle histoire d'amour associant avec bonheur, tact, pudeur et noblesse des sentiments. Les acteurs de cette fresque étonnante sont très bons, et les deux héros sont au surplus d'une beauté radieuse. Leur jeu n'a rien d'outrancier ou de stéréotypé, bien au contraire. A voir absolument pour la splendeur du spectacle et une vision originale et très réconfortante de l'islam.

04 octobre 2009

Les mystères de l'islam


Monsieur Tarik Ramadan a de l'éloquence. Une éloquence si policée qu'elle lui vaut d'être régulièrement invité sur les plateaux télés où l'on évoque ce dont tout le monde se doit de parler et d'une manière générale tout ce que la marmite médiatique fait bouillonner. L'Islam étant devenu depuis un certain nombre d'années un sujet d'actualité brûlant, Tarik Ramadan est désormais quasi chez lui à la télévision. Bien qu'il soit citoyen suisse, il n'est pas de Talk-Show qu'il n'ait fréquenté en France. Il y jouit d'une aura étrange. Alors qu'il se présente comme Professeur en Etudes Islamiques, ce qu'il serait tentant de traduire par théologien ennuyeux dans notre société portée à la jouissance matérielle immédiate, il fascine les auditoires par un indéniable charisme. Il est brillant, si brillant qu'on peine parfois à connaître le fond de sa pensée, nichée derrière l'éclat d'une dialectique bien huilée mais un tantinet alambiquée.
Régulièrement accusé de manier un double langage, il déboute le plus souvent ses détracteurs avec un mélange d'aisance et de naturel confondants, ayant pratiquement réponse à tout, sans jamais une once d'énervement. C'est assurément une qualité, et la pondération de ses propos tranche avec le radicalisme arrogant derrière lequel l'islam se manifeste trop souvent de nos jours. Mais le débat très civilisé auquel il invite est-il en prise avec la réalité ?
En d'autres termes s'agit-il de louables intentions au service d'un objectif pragmatique ou bien d'une casuistique lénifiante destinée à faire écran de fumée pour de plus troubles desseins ?
On peut certes gloser sur la nature des religions, sur leurs aspirations morales, philosophiques ou mieux encore métaphysiques. Entre gens de bonne éducation c'est toujours passionnant. Mais cet aspect des choses constitue-t-il la vraie problématique religieuse dans le monde contemporain ?
Personnellement j'en doute, constatant avec tristesse un durcissement croissant dans les attitudes et une intolérance qui grandit dans les esprits.
L'islam s'affiche de plus en plus par des signes extérieurs arrogants et provocateurs, révélant une emprise dogmatique étroite et rigide. Pour un peu on pourrait confondre cette religion toute entière avec ces burqua, niqab, hijab dont l'actualité nous abreuve jusqu'à la nausée.
Cette tendance ne laisse pas d'inquiéter. Il n'est jamais bon qu'une croyance se radicalise autour de pratiques rituelles où l'exhibitionnisme tient lieu de conduite. Il n'est pas bon qu'au nom de principes immanents nébuleux s'imposent de manière autoritaire des contraintes irrationnelles. Et le port du voile islamique qui fait partie de ces sujétions gagne du terrain, devenant quasi emblématique de l'islam.
Même avec beaucoup de bonne volonté, il est difficile d'y voir l'expression d'un épanouissement des personnes qui le revêtent. Lorsqu'il se limite à un simple foulard il peut être considéré comme une marque de pudeur, ou une réaction à certaines outrances et indécences du laisser aller occidental. Mais dans sa version intégrale, il transforme les femmes en silhouettes sans personnalité, il efface toute identité et suggère aux tiers un sentiment qui hésite entre tristesse et peur. Derrière les meurtrières de tissu noir, ces yeux sont-ils ceux d'êtres qui n'osent affronter le monde à visage découvert, qui le méprisent au point de s'en isoler, ou qui doivent y renoncer sous quelque obscure pression ? La question ne peut être éludée, car le rapport avec Dieu est plus que douteux. Rien dans les textes sacrés n'impose paraît-il un tel asservissement et d'ailleurs quel Dieu serait assez inconséquent pour ordonner de se cacher à des créatures auxquelles il aurait donné la pensée et l'autonomie ?
De toute manière la politesse, l'amabilité et souvent le simple bon sens, veulent qu'on retire son chapeau, ses gants ou ses lunettes noires lorsqu'on rencontre quelqu'un. Comment pourrait-il en être autrement du voile dans mille occasions de la vie quotidienne ?
Sur ce point devenu désormais essentiel tant il a pris d'importance médiatique, Tarik Ramadan s'exprime de manière très ambiguë. Il concède du bout des lèvres que rien dans le Coran n'oblige à porter le voile, et dans le même temps il s'oppose à toute loi l'interdisant. Si sa volonté est vraiment de donner à l'islam une image d'ouverture aux autres, il ne peut rester dans cet atermoiement. Et s'il veut éviter les lois, le mieux serait sans doute qu'il soit plus clair lorsqu'il incite à la modération.
Ce n'est pas le seul exemple où le discours du professeur fait preuve d'une duplicité probable. En même temps qu'il propose le fameux moratoire sur la lapidation des femmes infidèles, il demande le recours à l'expertise des « savants » quant à l'interprétation des textes fondamentaux. Ce faisant il fait mine d'introduire un peu d'objectivité dans le débat. En réalité les dits savants étant des théologiens ayant déjà dans leur majorité tranché sur le sujet, il est peu probable qu'une réponse rationnelle nouvelle puisse être apportée. D'ailleurs lui même dans son célèbre et très controversé article sur les nouveaux intellectuels communautaires avait critiqué ce type d'argumentation à propos des écrits de Pierre-André Taguieff qu'il qualifiait de prototype d’une réflexion « savante » faisant fi des critères scientifiques.
Au passage il manifeste une indéniable mauvaise foi en prétendant que la lapidation est plutôt une problématique chrétienne que musulmane. C'est évidemment un contresens flagrant, faisant référence implicite à l'épisode du Christ face à la femme adultère. Car en l'occurrence, Jésus rejeta on ne peut plus clairement ce châtiment. Il n'y a donc jamais eu de questionnement pour les Chrétiens.
Autre point litigieux, celui des conversions. Si Mr Ramadan encourage bien évidemment toutes celles qui s'engagent vers l'islam, sa position paraît beaucoup moins consistante dans l'autre sens, alors que les prêtres musulmans considèrent le crime d'apostasie comme passible de la peine de mort. Tarik Ramadan pondère habilement ce terrible oukase en assurant que selon lui un Musulman « peut » changer de religion "selon l'interprétation musulmane" et notamment selon l'opinion de quelques théologiens datant du VIIIè siècle ! On aurait espéré des arguments plus convaincants sur un sujet aussi grave...
Sur d'autres thèmes plus politiques, Mr Ramadan n'est guère moins contradictoire.
Il ne cesse de fustiger le passé colonial de la France mais s'exonère de toute vraie critique sur celui du monde musulman dont les conquêtes furent souvent obtenues par le sabre.
Sur le sujet de l'Irak et sur Saddam Hussein, il répète à l'envi l'argument vaseux sans cesse colporté par les obsédés de l'Anti-Américanisme, à savoir qu'il s'agissait certes d'un tyran abominable, d'un despote ignoble et d'un envahisseur sanguinaire qui menaçait tous ses voisins musulmans ou pas, mais que le renverser fut une monumentale erreur (chez Taddei en 2007)...
Il se déclare étranger à la confrérie des Frères Musulmans, fondée par son grand-père et dont son père créa la branche palestinienne, qui a pour but affiché la fin d'Israël et l'instauration de républiques islamiques dans tout le Moyen-Orient, pourtant il soutient sans réserve le Hamas qui s'en réclame et répond aux mêmes principes et objectifs.
En réalité, on pourrait multiplier les points où Mr Ramadan évite de répondre sans détour et où il refuse de donner une opinion et à plus forte raison des recommandations claires. Même si à certains moments il donne l'impression de s'exprimer enfin clairement (cf ci-dessous), à d'autres il entretient le doute à force de circonlocutions.
Au total, il est à craindre qu'avec son sourire avenant et son discours onctueux et subtilement contourné, Tarik Ramadan ressemble davantage à un Tartufe de salon qu'à un penseur guidé par la raison et la sagesse. La raison n'est d'ailleurs pas sa priorité si l'on en croit ses propres aveux lors d'une interview à BEUR FM (2003 citée par Wikipedia) : « Il y a la tendance réformiste rationaliste et la tendance salafie au sens où le salafisme essaie de rester fidèle aux fondements. Je suis de cette tendance-là, c'est-à-dire qu'il y a un certain nombre de principes qui sont pour moi fondamentaux, que je ne veux pas trahir en tant que musulman.»
En tant que musulman attaché aux fondements de sa religion, il pense sans doute avoir intérêt à adopter un profil empreint de modération qui le distingue des intégristes, mais qui apporte hélas indirectement de l'eau à leur moulin. Et s'il est animé d'un vrai désir d'ouverture et de progrès, il prend le risque en parlant a demi-mots, d'être réduit au rôle de décorateur de la vitrine légale d'une idéologie inquiétante.
D'une manière générale, les gens qui parlent en référence à Dieu ou bien à de grands principes immanents ont toujours une emprise sur les foules supérieure à ceux qui ne parlent humblement qu'en leur nom, en engageant leur responsabilité. Or il y a grand danger à écouter ceux qui parlent au nom de Dieu, surtout s'ils tentent d'exciper de sa supposée volonté le droit d'imposer des diktats trop stupidement humains. Aucune religion digne de ce nom, et aucune personne se réclamant spirituellement et philosophiquement de l'une d'elles, ne devrait revendiquer pour des principes religieux le statut de lois et à plus forte raison vouloir les ériger au rang de Constitution.
Cela dit, même avec des réserves sur ses intentions véritables, Mr Ramadan jusqu'à présent doit être considéré comme un homme respectable qui ne mérite ni opprobre ni mépris. Rien que pour ça je me dois de relever sans parti pris certaines de ses réponses piochées sur le forum de son site, sur lesquelles je termine au titre de morceaux choisis. A chacun de juger...
"Ma position est simple : on ne doit jamais imposer à une femme de porter un foulard, on ne doit pas lui imposer non plus de l’enlever."
"Je n’ai jamais dit, sur aucune cassette, jamais, que j’étais pour la lapidation. Réécoutez, svp, le débat avec Sarkozy et vous l’entendrez. Je répète ici que j’ai condamné la lapidation au Nigéria, en Arabie Saoudite et ailleurs. Je suis contre son application. Il y a des textes auxquels les musulmans se réfèrent pour la justifier et justifier les peines corporelles et la peine de mort. J’appelle à un moratoire pour que ces condamnations cessent tout de suite."
"On ne peut pas vouloir la liberté et l’égalité ici, en tant que musulmans, et refuser ces droits fondamentaux pour les juifs, les chrétiens, les bouddhistes, etc. dans les pays majoritairement musulmans."
"C’est mon principe. Respect des constitutions, de la loi et opposition à toutes demandes de législations spécifiques."
A propos de son grand père, fondateur de l'organisation des Frères Musulmans :" Il y a des choses qu’il a faite et que je respecte (résister à la colonisation politique et culturelle), créer des écoles, des coopératives de développement, et promouvoir l’éducation des femmes. Il en est d’autres que je place dans leur contexte et/ou que je critique : la nature de l’organisation des Frères Musulmans qui a fini par étouffer certaines pensées, la référence aux slogans (toujours dangereuse), la paternité pas toujours assumée avec des groupements qui se sont radicalisés, etc."
"On finira bien par entendre, en France, qu’on ne change pas les mentalités à coup de slogans qui condamnent mais par un long et continue travail de pédagogie et de dialogue."
"J’ai souvent écrit en condamnant dans la presse publique en Suisse, en France et dans de nombreux journaux à travers le monde : le terrorisme, la violence, l’antisémitisme, les châtiments corporels, l’excision, les exécutions, l’esclavage, la lapidation, les mariages forcés, la violence conjugal."
"Il est de la responsabilité des musulmans qui vivent dans les démocraties de critiquer les mauvais traitements auxquels sont soumis les minorités en terres musulmanes."
"Sur le plan philosophique (le sens de ma vie et de ma mort) je suis musulman. Sur le plan de mon engagement social, politique et quotidien c’est ma nationalité qui prime."
"Celle ou celui qui change de religion pour soi, en conscience, doit demeurer libre et on doit respecter ce choix. La clef des cœurs et des jugements ne nous appartient pas."

"J’ai lu Voltaire et je l’apprécie. Ses idées sur la tolérance sont plutôt celles de Locke. Je trouve leur apport très important mais je vous dirais que je veux plus que la tolérance, j’aspire au respect mutuel."