31 août 2016

Déconfiture de roses

La fausse surprise, savamment orchestrée, de la démission d'Emmanuel Macron s'incrit dans l'actualité comme un épisode de l'interminable agonie du socialisme à la française.
Le nouvel acte (pas le dernier hélas sans doute....) du ballet grotesque offert en spectacle aux Français désabusés par un Pouvoir décadent, à bout de souffle, déconfit par ses propres échecs et ses ratages.

Après la désertion des plus-tout-à-fait jeunes loups de la Nouvelle Gauche (auto-proclamés « Nouveau Parti Socialiste », voire « Nouveau Monde », en toute simplicité), c'est au tour de l'aile bourgeoise néo-libérale de faire défection en la personne du sémillant ministre de l'Economie (de l'Industrie et du Numérique...).

Pendant ce temps, le Président de la République danse au bord du gouffre. Il continue de jouer la comédie, quasi comme si de rien n’était. Comme si tout était normal. Rien là d'étonnant pour un président tellement normal qu’il lui faut un coiffeur à temps plein pour gonfler et calamistrer les quelques tifs qu’il a sur le crâne !
Cela donne la mesure de l’inconsistance dans laquelle le pays est plongé, à force de se confier à des bouffons de la politique. Sous leur molle férule, la bureaucratie ne s’est jamais si bien portée et l’état de droit se noie dans un fatras législatif insensé. Tandis qu’on voit s’accumuler les périls au dessus de la Nation, que le tissu social se déchire de partout, on en est réduit à recourir à la plus haute juridiction pour statuer sur les tenues de bains portées sur les plages !

Peu importe en somme que M. Macron nous joue à son tour sa sérénade en tentant de faire croire au peuple qu’il est le meilleur. Il fut certes l’artisan de la libéralisation des autocars, mais pour le reste, cela reste bien incertain…
On ne saurait dire l’état de l’Opinion, tant on entend tout et son contraire, et tant on sent monter une incommensurable indifférence, masquant peut-être le sourd mugissement de tempêtes à venir…

Descartes en été 2

Un des ponts aux ânes les plus sujets à controverses reste bien sûr cette fameuse séparation de l'âme et du corps. Kambouchner épingle deux saillies illustrant cette question: “l'âme n'a pas besoin du corps pour penser”, et “le corps est pure machine.”
Dans le souci de justifier la position de Descartes, M. Kambouchner s’attache à la pondérer, en posant qu’affirmer la différence de nature entre le corps et la pensée ne revient pas à considérer nécessairement que l'âme puisse exister en dehors du corps. Cette proposition pose problème, car alors on se demande bien pourquoi Descartes aurait jugé primordial d’établir cette distinction, qui relève, il faut bien le dire, de l'évidence ?

Le cerveau est sans doute le siège de la pensée mais on ne peut pas dire qu'il la sécrète comme le fait le pancréas de l'insuline. Et donc, après tout, puisqu'il n'y a pas de substratum physique à la pensée, rien n'interdit d'imaginer qu’elle puisse s'extraire de cette machine dans laquelle elle paraît incarcérée et par les organes sensoriels de laquelle elle communique avec le monde matériel.

Plutôt que d’approfondir cette hypothèse, M. Kambouchner se sort du dilemme en adoptant une position mitigée qui affadit le propos du philosophe. Celle-ci consiste à admettre de manière un peu elliptique que la pensée soit en mesure de s’affranchir des contingences du corps sans se détacher toutefois de lui. Mais on retombe, de fait, dans une quasi évidence.... Nous en faisons tous l'expérience à l'instant où la sérénité et la quiétude nous envahissent, lorsque notre carcasse charnelle ne ressent ni douleur ni tracas, et qu'elle se trouve à l'abri des stimuli perturbateurs. Ce n’est jamais que l'illustration du vieux diction mens sana in corpore sano. Evidemment, cela n’autorise pas à confirmer pour autant que notre pensée puisse exister en dehors de notre corps puisque nous ne pouvons pas prolonger plus avant l'expérience, sauf à être mort…

Ce type d'arguments, n'est donc pas vraiment contributif, ni même de nature à servir la cause de Descartes. Cela en montrerait plutôt une des faiblesses en confirmant que la simple raison est insuffisante pour conclure sur les questions d'ordre métaphysique auxquelles il s’attaque.

Il est certain, comme tente de le démontrer M. Kambouchner qu'une pensée désincarnée n’aurait pas grand chose à voir avec celle siège en nous et qui par la force des choses se trouve en contact étroit avec le monde physique, ressent des émotions tirées du réel, et s’exprime dans un langage fait de conventions formelles artificielles. Mais en quoi cela interdit d’imaginer cette éventualité quand même ? De l'au delà, personne ici bas ne peut rien dire, c'est bien là où le bât blesse.

Ni Descartes, ni Damasio, ni Kambouchner ne nous apportent de vraie réponse. Sur ce coup Pascal est plus convaincant car sa foi lui permet de transcender les raisonnements, et le conduit à des certitudes intangibles, reposant sur une expérience indiscutable: son vécu de Dieu…


Autre écueil auquel est confronté M. Kambouchner : au fil de sa plaidoirie, il se heurte à beaucoup d'archaïsmes devenus criants au regard de l'évolution scientifique et plus encore sans doute, de l'évolution des idées. Puisqu'il s'est donné pour but de restaurer la pureté originelle de son modèle, il se voit donc contraint de contourner quantité de concepts surannés et pire parfois, d'en dévoyer le sens pour essayer de les intégrer dans la modernité.

On sait par exemple que Descartes ne nourrissait guère de sentiments pour les animaux qu’il considérait comme des êtres inférieurs, sans âme ni conscience. Est-ce pour autant nécessaire de nous convaincre qu’il n’a pas affirmé comme la rumeur tendrait à le faire croire, que sur ces derniers l'homme a tous les droits?

M. Kambouchner cherche à combattre naturellement cette idée reçue mais peu importe en définitive car même si c’était vrai, on est prêt à parier spontanément que cela n’impliquait pas dans l’esprit du philosophe le droit de les maltraiter. Même si Descartes se moquait des “rêveries d’un Pythagore” prônant la réincarnation et le végétarisme, il eut certainement désapprouvé les brutalités inutiles constatées dans certains abattoirs. Ici encore, l'apologie à laquelle se livre l'avocat manque de pertinence, à force de vouloir faire rentrer la pensée cartésienne dans le moule de la correction politique.

Pourquoi ne pas en rester à ce que Descartes a exprimé et privilégier l’esprit plutôt que la lettre ? Descartes voyait une différence fondamentale entre l’être humain et l’animal, quoi de choquant ? Sans doute n’eut-il pas désavoué Kant qui s'émerveillait du spectacle de la voûte céleste étoilée au dessus de sa tête, et de la loi morale qu'il portait en lui. Sans doute aurait-il estimé dans le même temps qu’aucun animal jamais ne pourrait avoir de tels sentiments. Cette position reste aujourdhui tout à fait défendable, même si certains voudraient nous faire croire le contraire au nom de l’antispécisme ou du véganisme. Non seulement la position de Descartes reste défendable mais elle pourrait également faire son actualité car le même raisonnement est susceptible de s'appliquer aux formes variées d’intelligence dite artificielles dont on nous rebat les oreilles. Jamais une machine aussi perfectionnée soit elle ne pourra faire sien le double émerveillement de Kant qui définit si bien le mystère de l’être humain et qui caractérise tout ce qu’il y a de sublime et d’unique dans sa conscience. Aucun animal, aucun végétal, aucune machine, aucune chose ne peut atteindre cette plénitude énigmatique.



Cela dit, même si l’on peut considérer ici que Descartes a anticipé Kant, il reste loin toutefois de l'élévation de pensée du sage de Königsberg. Les principes sur lesquels il fonde sa méthode sont trop tranchés, trop mécaniques, trop universalistes. Le ciseau et le burin de la raison ne peuvent s’attaquer à la matière métaphysique et dans l’illusion de tout pouvoir expliquer, Descartes dresse un édifice massif et imposant, mais chimérique. Comme il ne s’inscrit pas non plus dans l’empirisme, ses raisonnements tiennent du mirage. De loin, ils paraissent solides, mais en y regardant à deux fois, tout s’évanouit hormis quelques tautologies assez vaines.

A force trop vouloir la défendre, M. Kambouchner ne parvient qu’à pervertir la pensée de Descartes. Il voudrait lui retirer la gangue dogmatique qui l’alourdit et lui donne son aspect archaïque, mais il en dénature l’essence, car il ne s’attaque pas tant à la forme qu’au fond.C’est aussi sans doute le problème de Descartes, de n’être pas parvenu à hisser la philosophie à ce niveau de transcendance. Descartes n’est pas Kant...

30 août 2016

Descartes en été 1

Peu d’écrivains jouissent en France d’une aura telle que celle de René Descartes (1596-1650). Il est un de nos philosophes les plus connus, les plus enseignés, le plus référencés. Quantité de lycées et d’universités portent son nom. Son cogito ergo sum reste une des citations les plus connues des étudiants.
Même son village natal en Touraine, autrefois La Haye, fut rebaptisé de son patronyme en 1967. Hommage sans doute mérité aux yeux de ceux qui voient en lui le fondateur de la philosophie moderne, ni plus ni moins.

Il a pourtant des détracteurs et on pourrait même se demander à notre époque qui peut encore être intéressé par la lecture d’un écrivain qui naquit il y a plus de 400 cents ans et dont une bonne partie de l’œuvre fut rédigée en latin.
Il faut dire que le classicisme à la française qu’il incarne si bien, au point qu’on le confond parfois avec l’esprit cartésien, ne s’accommode pas vraiment avec la modernité, si prompte à s’enticher de fadaises, et pas davantage avec le règne de l’internet où se colportent si facilement croyances et rumeurs.
Quant aux théories révolutionnaires dont notre pays est si friand, elles pourraient sembler accréditer le principe de « tabula rasa » auquel on réduit parfois la méthode cartésienne. Mais leur asservissement habituel à des principes immanents relevant du fanatisme et de l’intolérance, s’oppose frontalement à la recommandation princeps : « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle… » Rien de moins révolutionnaire en somme que le doute, pour peu qu’il ne cède pas place aux certitudes !

Dans un essai assassin dans lequel il paraphrasa Blaise Pascal en qualifiant le vénérable Descartes « d’inutile et incertain », Jean-François Revel, tout bien pesé, considérait pour sa part qu’avec sa rigueur dogmatique, il tenait plus d’un penseur scolastique que d’un philosophe moderne.
Depuis Pascal, lui-même plus que dubitatif sur son contemporain, les savants pourtant portés par nature au rationalisme, furent et restent très critiques à l'égard des distinctions à l’emporte-pièce dont son discours est émaillé, notamment celle concernant la fameuse dualité âme-corps dont il fit deux concepts de nature différente, donc potentiellement indépendants.
A ce sujet, il y a quelques années, le neurologue américain Antonio Damasio avait consacré un ouvrage à ce qu'il avait appelé « l’erreur de Descartes », attestée selon lui par des cas cliniques révélateurs de l’indissociabilité de la pensée et du corps, et du conditionnement de la première par le second. Cette vision très matérialiste n’était pas sans évoquer la fameuse exclamation qu’on prête à Claude Bernard : « l’âme humaine, je ne l’ai jamais trouvée au bout de mon bistouri… »
Par un paradoxe troublant on voit donc Descartes rejeté tantôt par des savants pétris de foi religieuse comme Pascal, mais qui jugent sa “raison raisonnante”, trop approximative, et trop ancrée dans le marais de la métaphysique, et tantôt par des athées revendiqués comme Damasio, qui font fi de sa conception éthérée de l’âme…

Je n’aurais sans doute pas été amené à revenir sur Descartes si un petit ouvrage ne m’était tombé sous la main récemment, prenant courageusement sa défense - en 2015 ! - en déniant ce qu’on voudrait parfois faire dire au philosophe.

Son auteur, Denis Kambouchner, s’était déjà signalé par son attachement idéologique au père du Discours de la Méthode et par de savantes exégèses de son oeuvre. Son initiative m’a paru intéressante quoique sujette à caution puisqu’elle se fonde sur l’interprétation rétrospective des écrits d’un auteur, pire, de ses non-dits L’exercice est particulièrement périlleux en philosophie et s’avère ici quelque peu contradictoire avec les principes même de la pensée cartésienne qui s’est attachée à s’exprimer sans détour ni ambiguïtés.
Vingt et une affirmations caractérisant, ou plutôt caricaturant dans l’opinion publique la pensée de Descartes sont ainsi passées au crible dans le souci de débattre de leur signification et in fine de contester leur attribution abusive.Le but n'est pas de les énumérer mais à partir d'une ou deux, parmi les plus emblématiques, de méditer sur l'actualité des problématiques qu'elles sous-tendent… (à suivre)

15 août 2016

Escapade exotique à Bordeaux


Pour quelques bonnes raisons, dont une affinité particulière avec cette ville, je reviens souvent à Bordeaux.
Au bout des élégantes arches de briques du Pont de Pierre qui enjambent la Garonne, la cité s'offre tout d'un coup, en dévoilant son long alignement des quais, dit des Chartrons. C'est incontestablement sous cet angle que le spectacle a le plus de majesté.

Bordeaux est taillée dans de vastes proportions qui lui confèrent une classe particulière, rehaussée de manière éblouissante, par la belle pierre blanche dont sont faits les immeubles bordant les larges avenues.
Nichée dans une des plus fertiles terres à vignes qui soit, Bordeaux, comme son nom l'indique, n'en est pas moins attachée à l'élément liquide. Située à la confluence de deux fleuves majeurs, elle fait face à l'Océan Atlantique sur lequel s'ouvre le large estuaire de la Gironde. Ici la liberté, portée par les grands vents d'Ouest, est en quelque sorte domptée par les eaux limoneuses, et devient en mourant, un délicieux art de vivre.

Ancrée dans le terroir, Bordeaux est aussi une ville ouverte, qu'on pourrait même qualifier de cosmopolite.
Sitôt franchi le fleuve, on se trouve immergé dans une ambiance moyen-orientale. Le quartier centré par la place Bir Hakeim a un air de Bosphore. Anciennement investi par une communauté majoritairement Turque, il a conservé nombre d'échoppes d'allure levantine : boucheries hallal, marchands d’encens, d’étoffes et de plats à tajine, épiceries 7/7, troquets exclusivement fréquentés par les hommes…
Autour de la basilique Saint-Michel flanquée de sa flèche, se tient souvent un marché très méridional, peuplé d'étals de fruits et légumes, dans un festival de couleurs et d’exubérance.

Ce quartier est dit-on en voie de boboïsation.. On y ressent le choc des cultures. Les voiles, les barbes de prophètes côtoient les hipsters à vélo, d'inspiration baba cool… 
Nombre d'appartements sont en voie de rénovation, attestant qu'une bonne partie du patrimoine immobilier est en train de changer de mains.
Au fond de la place, nous aimons passer un bon moment à savourer les petits plats et tapas que la Meson la Venta cuisine, à la mode espagnole. Un vrai régal !
L'après-midi, on se livre à une flânerie dans le jardin botanique. Pour cela, il faut retraverser le fleuve. Cette immensité herbeuse n’offre hélas pas la grande variété de plantes, de fleurs et d’essences qu’on aurait pu attendre. De plus, elles sont assez pauvrement indiquées pour le néophyte. Il y a bien une belle serre aux cactées et aux arbres tropicaux, et une exposition sur le plancton, mais on reste un peu sur sa faim.
Tout de même, en sortant du parc, on s’arrête devant un plan d’eau tapissé de plantes aquatiques. Parmi elles, une fleur se dresse d’un rose délicat, se détachant sur le vert intense des larges feuilles. A elle seule, elle ne fait pas regretter cette promenade, offrant sa beauté limpide et simple comme un poème taoïste…

Le soir, on revient sur la rive gauche, de l'autre côté du cours Victor Hugo, au détour d'une de ces petites places typiques du vieux Bordeaux. On se retrouve attablés pour manger à la grecque au restaurant Aphrodite.
Ambiance bleu et blanc, le cadre est simple mais très suggestif. En goûtant les olives charnues, le caviar d'aubergines onctueux, la salade de poulpe mariné, et la pita aux saveurs d'ail et d'huile d'olives, on a vraiment l'impression de voyager. Quitter Montaigne pour Homère, le Médoc pour le mont Olympe ou pour un rendez-vous à Patmos...
Même le vin, capiteux, parfumé, gorgé de soleil, pourrait faire oublier le vignoble bordelais...