10 juin 2010

Qui fabrique le consentement ?


Noam Chomsky est un penseur comblé : coqueluche des médias et intellectuel paraît-il, « le plus connu au monde », il est au pinacle de l'adulation médiatique. Et peu importe que son travail de linguiste reste totalement abscons au commun des mortels, puisque ses engagements politiques suffisent largement à asseoir sa notoriété.
Sa défense intransigeante de la justice et de la liberté d'expression, qui l'a souvent poussé à flétrir de manière retentissante les agissements de son propre pays, n'a pas peu contribué à son succès, surtout en Europe où l'on raffole de tout ce qui renforce le sentiment anti-américain. Et où, de manière plus générale, on se plaît à cultiver avec une délectation morbide, la mauvaise conscience anti-occidentale, dont il fait figure, bon gré, mal gré, de fer de lance.

On ne saurait trop lui reprocher d'avoir défendu le droit de s'exprimer de gens comme Robert Faurisson. Car cela ne peut paraître choquant qu'à des gens ayant une assez profonde méconnaissance de ce qu'est la liberté d'expression. Force hélas est de constater que la France est dans ce cas de figure, comme le fait souvent remarquer avec raison Chomsky. Il n'est que de rappeler que notre pays jusqu'à une date assez récente (1974) ne trouvait pas anormal d'avoir un ministère de l'information ! Ou bien de mentionner qu'à l'initiative d'un député communiste (!), les parlementaires acceptèrent de voter il y a quelques années, une loi réprimant l'expression d'idées jugées non politiquement correctes, c'est à dire déviantes, ou encore négationnistes...

Le vrai problème de Noam Chomsky n'est donc pas qu'il défende la liberté, mais qu'il pousse ses prises de positions si loin, que cela l'amène de manière paradoxale, à soutenir implicitement la cause de vrais ennemis de la liberté, et dans le même temps, à miner les fondations d'un système dont il est partie prenante.
Il s'entoure bien de quelques précautions oratoires, pour tenter de se démarquer des gens peu recommandables qu'il est parfois amené à soutenir, mais cela ne saurait suffire. Ainsi, il se défend de partager les thèses soutenues par Faurisson. Dans un autre registre, bien qu'il s'interroge de manière très ambiguë sur les causes du 11 septembre 2001, il dit ne soutenir en aucune manière la théorie du complot qui l'entoure souvent dans les médias. Tout comme il prétend n'avaliser en rien les horreurs du communisme pour lequel il lui est pourtant arrivé de manifester quelque indulgence.
D'un autre côté, il affirme qu'il est nécessaire d'être sévère avec les démocraties, précisément parce qu'elles se targuent d'incarner la liberté. C'est aussi selon ses dires, parce que c'est sur elles que les critiques des intellectuels ont le plus de chances de porter. En somme, à l'entendre, ses admonestations répondraient en quelque sorte au fameux adage : « Qui aime bien châtie bien ».

Cette manière de faire, lui vaut d'exercer depuis quelques décennies une extraordinaire emprise sur l'opinion publique, et de recueillir un assentiment tacite tel qu'on peut dire qu'il est devenu l'âme du consensus caractérisant désormais le monde occidental. Au point qu'il n'en fait plus figure d'initiateur mais qu'il n'en représente qu'une simple modalité d'expression. En d'autres termes, il est bien souvent dépassé par le mouvement d'idées auquel il a contribué à donner naissance, et il ne lui reste plus d'autre alternative que de s'y associer de manière (trop) prévisible.

Ces derniers jours, alors qu'il se trouvait en France, il s'est lancé dans une nouvelle dénonciation de l'attitude d'Israël dans le conflit qui l'oppose depuis tant d'années aux Palestiniens et plus généralement au monde arabe, qualifiant le récent arraisonnement sanglant de « la flottille de la liberté », « d'acte de piraterie », digne d'un « État criminel ».

Il ne démontrait en la circonstance, guère d'originalité, puisqu'il ne faisait que s'inscrire dans la quasi unanimité des réactions qui suivirent dès les premières heures ce tragique événement. Mais ce faisant, il incarnait plus que jamais l'esprit partisan et les analyses à l'emporte-pièce du conformisme qui règne dans la plupart des médias.

En premier lieu, un jugement aussi expéditif, totalement à charge pour Israël, avant même que soit connu précisément l'enchainement des faits, peut difficilement être considéré comme véritablement objectif.
Alors qu'on ne disposait d'aucune preuve tangible, il fut par exemple immédiatement et « consensuellement » évident que les soldats israéliens étaient les agresseurs.
De l'autre côté, il ne faisait aucun doute dans les propos de la plupart des commentateurs, que les victimes (dont le nombre fut évalué à plus du double du chiffre réel) faisaient partie d'une expédition purement « humanitaire » (ce qui n'empêcha curieusement pas d'évoquer « les militants pro-palestiniens » qui étaient à bord des navires).
A aucun moment on ne trouva étrange que ce convoi censé acheminer des biens de première nécessité ait pris de tels risques, alors que les autorités juives ne s'étaient pas opposées aux ravitaillements humanitaires, à condition de pouvoir les contrôler. On ne trouva d'ailleurs pas étonnant que les dirigeants israéliens aient mis autant d'acharnement à paraître sous un jour aussi odieux, à seule fin de détourner des bateaux si bien intentionnés...
On assista au surplus à un beau déferlement de mauvaise foi, plus ou moins délibérément affirmée ou simplement suggérée par certaines omissions : On fit mine de considérer comme particulièrement grave le fait que l'arraisonnement se soit déroulé dans les eaux internationales, ce qui ne changeait en réalité rien au problème. On fit comme si le blocus imposé à Gaza avait été mis en place sans aucune raison.
Enfin on n'entendit guère d'indignation à l'égard des autorités turques, qui laissèrent partir vers Gaza, voire en l'encourageant, cette flottille pilotée par des ONG connues pour flirter avec les réseaux terroristes islamiques...

Au final, dans ce concert de récriminations on finit par trouver indulgents ceux qui se bornèrent à déclarer que les dirigeants israéliens avaient fait une erreur stratégique, ou bien étaient tombés dans un piège dont ils allaient payer le prix fort au plan médiatique, et qui allait de toute manière renforcer le Hamas.
Une des rares voix contradictoires fut celle du professeur Encel, révélant qu'en fait de piège, Israël n'avait guère le choix : soit il laissait passer les bateaux et c'en était fini du blocus, ce qui revenait à ouvrir grand Gaza aux très peu pacifiques livraisons iraniennes, soit il s'y opposait et prenait le risque de passer pour un ogre...

Dans cette affaire comme dans beaucoup d'autres, les défenseurs de la liberté et de la justice semblent affectés d'une curieuse myopie. Ils dénigrent sans ménagement et sans nuance une partie, qui en dépit de ses imperfections et de ses erreurs, agit selon des règles démocratiques, et soutiennent au moins implicitement l'autre en paraissant ignorer ses stratagèmes assez grossiers et pire encore, ses manières fascistes, et ses objectifs intolérants pourtant affirmés et réaffirmés sans vergogne.

En définitive, Noam Chomsky qui incarne ce mode de pensée se trouve dans la position tragi-comique de l'arroseur arrosé :
Pour contrer la soi-disant propagande des démocraties, il véhicule complaisamment celle de régimes totalitaires, oubliant apparemment les enseignements du passé vis à vis de telles faiblesses.
Quant à la fameuse « fabrication du consentement » qu'il reproche aux médias, il s'en fait plus ou moins l'artisan zélé. A force de discréditer abusivement et de manière répétée Israël, il contribue à alimenter la haine à l'encontre de ce pays, et tout se passe in fine comme s'il cherchait à amener peu à peu les mentalités à s'habituer à sa disparition pure et simple. De la même manière que certains disaient autrefois, qu'il valait mieux « être rouges que morts », on entend un nombre croissant de gens sous-entendre que le seul moyen d'en finir avec cet interminable conflit serait de revenir à la situation d'avant la création de l'Etat d'Israël....

03 juin 2010

L'Europe au bord du trou noir

Comme suite à mon précédent billet, je ne peux trouver meilleur prolongement que l'intervention récente de l'amiral Edouard Guillaud , chef d'Etat-Major des Armées,  lors d'un colloque organisé à l'instigation du Conseil Economique de Défense, à Brest.
Évoquant les nouveaux défis stratégiques mondiaux, il a fait le constat du décrochage militaire entre l'Amérique et l'Europe. Un chiffre résume la situation : depuis la fin de la guerre froide, 80% des troupes américaines qui y étaient stationnées en permanence, ont quitté le théâtre européen. Un chose apparaît désormais clairement : l'Europe n'est plus pour les USA un « continent prioritaire ». Quant à l'OTAN qui devrait plus que jamais être la charnière permettant l'articulation des politiques de défense des deux continents, elle peine à conserver sa légitimité et se voit contestée régulièrement par nombre d'Européens (au premier rang desquels... figurent les Français !)

L'amiral Guillaud n'a pas caché les doutes et la déception qui étreignent désormais les Etats-Unis au sujet de l'Europe : «27 pays de l'Union européenne peuvent-ils être considérés par les États-Unis comme des partenaires fiables quand ils refusent de partager le fardeau afghan ?». On pourrait ajouter, bien qu'il commence à dater, le manque de cohérence lamentable manifesté à l'occasion de l'intervention irakienne (avec ses deux sièges au conseil de sécurité de l'ONU, l'Europe n'a pas réussi à adopter une position commune, et la France, minoritaire, n'a pas hésité à maintenir une position très hostile à celle adoptée par les Américains).
Face à cette faille qui ne cesse de s'agrandir, la défense européenne, même si elle a tendance à s'organiser un peu mieux depuis quelques années, reste très en retrait de la puissance américaine, massée derrière un seul chef et dotée de plus du double de moyens financiers. La crise actuelle risque d'aggraver encore cet état de fait, ce qui à terme peut constituer un vrai risque pour la sécurité du vieux continent, que sa situation géographique amène à côtoyer des zones de tensions grandissantes.
Pire, pour le chef des Armées Françaises, si l'absence actuelle de volontarisme se pérennise, on risque à moyen terme, rien moins qu'une «démission de l'Europe», qui deviendrait spectatrice au lieu d'être actrice.

L'amiral Guillaud a rappelé que ce n'est pas ce que veulent les États-Unis, qui préfèrent « une Europe puissante à une Europe vassale ». Comble de l'ironie, plus l'Europe perd en puissance militaire et économique, plus elle manifeste sa volonté de se démarquer de la politique américaine... Y a-t-il encore un espoir que les pouvoirs politiques et l'opinion publique prennent conscience du danger représenté par ce trou noir, nourri d'orgueil, de vanité et d'inconscience, qui commence à grignoter par tous les bouts l'aspiration européenne et la menace du déclin ?
...

27 mai 2010

Cousins trop éloignés

A entendre certains intellectuels, on pourrait parfois s'interroger sur l'époque dans laquelle nous vivons.
Sur le sujet de la France ou de l'Europe, certains manifestent en effet d'inquiétantes tendances rétrogrades. Nourrissent-ils un chimérique rêve de retour vers le passé, ou bien croient-ils vraiment que leurs lubies puissent servir de fil conducteur à un vrai projet innovant ?
Il y a quelques jours à propos de l'Europe (lors de l'émission « Vous aurez le dernier mot », animée par Franz-Olivier Giesbert), j'entendais par exemple Régis Debray se lamenter de la faiblesse du dessein européen. Il expliquait doctement qu'une fédération ne pouvait se construire qu'à l'initiative d'un fédérateur (citant au passage Napoléon et Hitler...), et habituellement pour s'opposer à un ennemi.
Ne disposant comme dirigeants selon son appréciation, « que de nains », et n'ayant à s'affirmer contre aucun adversaire déclaré, l'Europe n'aurait donc d'autre issue que de végéter voire se déliter dans le néant de l'Histoire.
Renchérissant sur cette conception, l'inénarrable Jean-François Kahn proposait alors, à défaut de vrai leader, de se trouver sans délai un ennemi, et proposait le plus naturellement du monde... les Etats-Unis !
On pourrait imaginer que ces intellectuels ne représentent qu'une frange de gauche, vieillotte, désabusée, et hostile par principe à tout ce qui peut de près ou de loin rappeler le monde capitaliste.
Mais à droite, et d'une manière plus générale dans l'opinion publique, il existe également un assez large consensus cultivant la nostalgie de siècles de conflits et d'impérialisme armé. En témoigne le dernier ouvrage « mélancolie française », d'Eric Zemmour, dans lequel il se fait le porte-parole de cette mouvance aux relents revanchards. Constatant le manque d'ambition et de pugnacité des dirigeants, il se lamente sur le déclin de l'influence française, et semble regretter le temps de la grandeur aristocratique et de la puissance colonisatrice...

Ce genre de propositions a de quoi faire frémir. Dans un monde « globalisé », où l'idée démocratique semble bon an mal an avoir tracé une empreinte durable et bienfaisante, il paraît suicidaire ou totalement irresponsable de cultiver ou pire encore, de revendiquer une telle nostalgie des temps féodaux !
Faut-il rappeler qu'au delà du besoin de se libérer du joug britannique, les colonies américaines se constituèrent en fédération surtout pour mettre en commun de fortes convictions, et un idéal. Que parmi les pères fondateurs, aucun n'eut l'ambition de faire figure de guide à lui tout seul, et que tous ont contribué modestement au grand dessein qui permit le fantastique essor de l'Amérique et de la Liberté.
Dans ses mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand rendait de ce point de vue, un hommage vibrant et mérité à George Washington, premier président des Etats-Unis, qu'il opposait de manière frontale à Bonaparte : « Tous deux sortirent du sein d’une république », écrivait-il en 1827, mais, « nés tous deux de la liberté, le premier lui a été fidèle, le second l’a trahie. »
L’écrivain français voyait ainsi dans le héros américain un homme d’une stature exceptionnelle : « Chacun est récompensé selon ses œuvres : Washington élève une nation à l’indépendance. Magistrat retiré, il s’endort paisiblement sous son toit paternel, au milieu des regrets de ses compatriotes et de la vénération de tous les peuples. » ajoutant un peu plus loin : « le nom de Washington se répandra avec la liberté d’âge en âge ; il marquera le commencement d’une nouvelle ère pour le genre humain. »

S'agissant de la fédération réunissant les 13 premiers états américains, elle ne vit le jour que 13 ans après la déclaration d'indépendance. Le péril anglais n'était pas éteint certes mais repoussé, et pendant des décennies l'Amérique n'eut pas d'ennemi extérieur à proprement parler. S'inspirant d'ailleurs de la recommandation que fit Washington à ses compatriotes au moment de quitter le pouvoir, ces derniers prirent longtemps grand soin de se tenir à l'écart des conflits, notamment européens... De fait, le principal déchirement qui menaça jusqu'à son fondement la fédération fut intérieur, représenté par la guerre civile.
La fédération n'eut en réalité d'autre but que de donner corps à une conception nouvelle de la société humaine. Et ce fut une révolution autrement plus novatrice et profonde que toutes les autres, survenues avant ou après elle. La preuve, cet idéal reste intact après plus de deux cents ans et il garantit la force et la cohésion de la nation américaine, et jusqu'à ce jour, la liberté du monde. L'exemple aurait de quoi faire réfléchir, notamment dans la vieille Europe, mais curieusement il n'est trop souvent considéré qu'avec ironie et dédain, ou au mieux, condescendance.

Dans son essai « sur la paix perpétuelle », paru en 1795, Emmanuel Kant, qui n'avait semble-t-il pas pris la mesure de ce qui se passait outre-atlantique, en brossait pourtant une interprétation philosophique étonnamment similaire.
Selon son opinion, la paix pour être durable, passait par la réalisation de deux conditions : la république et le système fédéral.
Par république, il faut entendre surtout démocratie, puisque l'argument essentiel consiste à prétendre que la guerre devient improbable, à mesure que les nations tendent vers l'état de droit, c'est à dire que l'on fonde les décisions,  non sur la volonté ou le caprice d'une autocratie tyrannique, mais sur l'acceptation éclairée par plus grand nombre, sous-tendue par la force de la Loi.
De fait, même si confrontées à des régimes totalitaires, elles se trouvent dans de terribles dilemmes où se manifeste parfois leur faiblesse, force est de constater que les démocraties ne se font entre elles, que très rarement la guerre. Certains pourraient me renvoyer à la figure les nombreux conflits dans lesquels fut impliquée l'Amérique. Objectivement, même s'il n'existe pas de guerre juste, il faut reconnaître que celles-là ont été faites avec l'aval du Congrès, contre des régimes totalitaires, qu'elles ne se traduisirent jamais par l'annexion des pays qui furent le théâtre des combats, et in fine qu'aucun des peuples concernés et devenus libres, n'eut à regretter l'intervention yankee sur leur sol (notamment en dernier lieu, l'Afghanistan ou l'Irak).

En définitive, le fédéralisme qui ménage l'autonomie de ses membres tout en mutualisant certains de leurs objectifs, a la capacité de tendre vers le bien commun en préservant celui de ses parties. La paix qui se conçoit comme un but essentiel devient ainsi le coeur et la raison du grand dessein fédéral. Selon Kant : « Si par bonheur un peuple puissant et éclairé en vient à former une république (qui par nature doit tendre vers la paix perpétuelle), alors celle-ci constituera le centre d’une association fédérale pour d’autres états, les invitant à se rallier à lui, afin d’assurer de la sorte l’état de liberté des Etats conforme à l’idée du droit des gens. »
A la lumière de cette conception, le déclin des Etats-Nations n'est plus une calamité. Il s'inscrit au contraire dans une sorte de métamorphose. S'il est demandé à chacun de rabattre un peu de ses prétentions et de son chauvinisme, rien n'oblige quiconque à renoncer à son âme, au nom d'un idéal raisonnable, qui se veut ni impérialiste, ni guerrier, mais voué à l'ouverture des peuples les uns aux autres, à la sécurité, à l'équilibre et à la prospérité.
Il n'est que d'imaginer le poids et la puissance d'une fédération qui serait composée des Etats-Unis et de l'Europe, pour mesurer les avantages pour le monde entier qu'il y aurait une fois pour toutes à s'allier, et non à se dénigrer ou se jauger comme des adversaires potentiels. Comment se fait-il donc, qu'au milieu des bouleversements et des incertitudes qui agitent le monde actuel, ces deux cousins abreuvés aux mêmes sources philosophiques, trempés au feu des mêmes combats, ne parviennent pas à unifier leurs efforts, alors que leurs aspirations à la liberté et au bonheur sont somme tout si proches ? Voilà qui est un curieux et assez navrant mystère...

20 mai 2010

Une logique de paupérisation

Chaque jour apporte son lot de sombres nouvelles.
On savait en France, la croissance durablement en berne, la dette d'Etat prolifique, le chômage quasi irréductible, l'assurance maladie en faillite chronique, les retraites de plus en plus menacées...
Parallèlement à cette molle déconfiture, et contrairement aux promesses réitérées du gouvernement, les dépenses publiques continuent leur dérapage : en 2009 elles ont encore augmenté de 3,8% pour atteindre le seuil de 56% du PIB. Que penser dans ce contexte, des engagements vertueux à ne pas dépasser 0,6% par an en 2011, 2012, 2013 ?
En plus des dépenses directes, on creuse de nouveaux trous, en recourant massivement à l'emprunt et aux opérations de cavalerie. Hier, la ministre de l'économie annonçait que la France s'apprêtait à garantir 111 des 750 milliards d'euros du fonds européen supposé faire face à la crise des états de la zone euro. Les optimistes pourront toujours se rassurer en imaginant à l'instar de madame Lagarde, que cette somme colossale « n'aura pas d'impact sur le déficit public ou sur la dette de la France puisqu'il ne s'agit que d'une garantie... »

Incapable d'enrayer la machine à dépenser, l'Etat cherche désespérément des recettes nouvelles.
Les Socialistes psalmodiant leur éternel refrain, conseillent « de prendre l'argent là où il est », de « faire payer les riches ». Cédant peu à peu à la pression, Nicolas Sarkozy laisse désormais filtrer que les « Hauts Revenus » et « Le Capital » seront mis à contribution supplémentaire pour tenter de combler l'abîme du système de retraites, dont il est dores et déjà décidé qu'on continuera de tout mettre en oeuvre, pour faire perdurer l'assise véreuse.
Le fameux bouclier fiscal, à peine opérationnel, commence donc à se fissurer. Les taxations en cours de préparation seront en effet, selon toute probabilité, exclues du champ de l'illusoire protection à laquelle l'Etat avait consenti, pour prémunir les contribuables contre les excès de ses propres attaques. Avec un aplomb qui atteint des sommets d'hypocrisie, le porte-parole de l'UMP Frédéric Lefebvre affirme que le principe du bouclier n'est pas entamé mais au contraire « solidifié ». La preuve : puisque ces nouvelles taxes exceptionnelles ne donneront pas droit à restitution dans le cadre du bouclier fiscal, c'est bien le signe que ce dernier continue d'exister ! Qui peut s'étonner du peu d'entrain des grosses fortunes à regagner la France ?

En bref, on s'apprête à pomper les quelques richesses encore visibles pour tenter de combler les gouffres gigantesques de l'Etat-Providence. En attendant, les dirigeants cherchent à occulter ces abimes, en saupoudrant dessus de la monnaie de singe, espérant ainsi restaurer un peu de confiance sur les marchés. Evidemment cela ne suffira probablement pas. Pas plus que l'invocation rituelle des contrôles et des sanctions pour coincer les méchants spéculateurs qui rodent paraît-il comme des vautours.
Enfin, tandis que la monnaie européenne amorce une descente rapide, le spectre d'une baisse des salaires prend forme, insidieusement. Déjà appliquée en Espagne, la mesure est évoquée désormais régulièrement en France, dans les débats sur le sujet.

Au total, on assiste en ce moment à un curieux spectacle, à l'échelle planétaire :
Les pays occidentaux qui ont inventé le libéralisme, ont presque réussi à le vider de sa substance et à l'exténuer, à force de le plomber de mesures sociales et de bureaucratie. Au lieu d'en faire un constat réaliste, ils renient leur foi, et  n'ont de cesse de flétrir avec un bel unanimisme le modèle qui leur a donné la prospérité. Et pour le soigner, ils lui appliquent avec opiniâtreté des cataplasmes empoisonnés, aggravant l'asphyxie.
Pendant ce temps, les pays émergents qui sortent peu à peu d'un long « sommeil dogmatique », sont en train de décoller enfin, et commencent à s'enrichir à grande vitesse, à mesure qu'ils déversent le libéralisme économique dans leurs régimes autrefois sclérosés par l'autocratie et les archaïsmes. O tempora, o mores....

08 mai 2010

L'Europe tremble

La crise internationale rentre dans une nouvelle phase. Elle semble désormais se concentrer sur la vieille Europe, spécialement dans sa partie occidentale.
Et par une étrange ironie du sort, au moment de commémorer la capitulation de l'Allemagne en 1945, c'est au bon vouloir de cette dernière que le sort de l'euro est suspendu...

Aujourd'hui l'Allemagne apparaît en effet comme le vrai maillon fort d'un conglomérat en grand danger de délabrement. En dépit du fardeau faramineux dont elle a hérité il y a vingt ans avec la chute du Mur et la réunification, elle peut se flatter d'avoir la situation économique la moins mauvaise des pays de la zone euro. Elle est certes fortement endettée, mais est parvenue à endiguer son déficit (3,2% en 2009, 5% prévu en 2010), a procédé à beaucoup de réformes structurelles et son dynamisme industriel lui permet de garder la seconde place mondiale en terme d'exportations.
Nicolas Sarkozy a tout intérêt à tenter de préserver un axe fort entre Paris et Berlin (« l
'axe franco-allemand est indestructible » a-t-il répété encore hier à Bruxelles), mais chacun peut voir en filigrane, que la France n'est pas en mesure d'imposer grand chose. Avec une dette dont on ne parvient même pas à connaître le chiffre exact, autour de 1500 milliards d'euros, représentant au moins 80% du PIB, et un déficit autour de 8% (7,9% en 2009), la France ne vaut guère mieux que les pays les plus fragilisés à l'instant présent (il faut rappeler que les critères de Maastricht imposaient aux pays membres de la zone euro une dette inférieure à 60% du PIB et un déficit n'excédant pas 3%...)
Le plus effrayant est de regarder l'évolution de cette dette dans le temps. Depuis une trentaine d'années, elle n'a cessé de croitre, passant de 21% du PIB en 1978 à 84% prévus en 2010.
Devant ces chiffres et ces tendances, un constat s'impose : contrairement à ce qu'on nous a seriné depuis des mois, la crise n'est pas celle du libéralisme, mais bien celle des États.
On voit d'ailleurs que les pays qui incarnent le mieux au plan économique le modèle capitaliste sont actuellement les moins touchés : Chine, Inde, Europe de l'Est... Les Etats-Unis, quant à eux, grâce à une réactivité globalement encore assez bonne, ont amorcé une reprise sensible (300.000 emplois pour le seul mois d'avril, 3% de croissance du PIB prévus en 2010).
En revanche, la crise concentre désormais ses effets néfastes sur les pays les plus avancés dans le chemin vers l'Etat-Providence.
Pour l'heure, à l'instar de la France, ils refusent d'accepter cette évidence, incriminant toujours la responsabilité des marchés, et fustigeant les attaques de mystérieux spéculateurs (« désormais les spéculateurs doivent savoir qu'ils en seront pour leurs frais » a prévenu M. Sarkozy).
Tout en plaidant pour la lutte contre les déficits, ils continuent de préconiser les programmes de relance gouvernementaux, et les emprunts, se livrant eux-mêmes à d'incroyables spéculations (quel argent peut-on prêter lorsqu'on est soi-même endetté jusqu'au cou ?).
Les chefs d'états, réunis à Bruxelles le vendredi 7 mai, ont annoncé un train de mesures aussi déterminées qu'imprécises : mettre en place une « ligne de défense de la zone euro »,  renforcer les «mécanismes de stabilisation ». M. Berlusconi a parlé « d'état d'urgence », Nicolas Sarkozy de « mobilisation générale ». En chœur, tous ont promis « d'utiliser toute la gamme des instruments disponibles » , d'appliquer des « sanctions plus sévères » vis à vis des Etats trop laxistes (ils le sont tous pour l'heure...)...
Tout cela donne un peu un sentiment de panique et d'improvisation. D'autant que ceux qui réclamaient à grands cris des régulations et des contrôles pour les marchés, les refusent ou minimisent leur importance vis à vis des politiques gouvernementales. Les Socialistes ne veulent pas entendre parler de rigueur, Dominique Strauss-Kahn, président du FMI, et même l'Elysée conseillent de ne pas trop "faire confiance" aux fameuses agences de notations indépendantes (tout en préconisant la mise sur pied d'une agence européenne, qui serait par nature, inféodée au pouvoir politique) ...
Tandis que l'Euro amorce une descente dangereuse, la mise sur pied en catastrophe d'un « fonds de soutien » aux pays en difficulté, dont la Grèce va commencer par pomper 115 milliards d'euros, s'inscrit dans une sorte de fuite en avant. Est-ce la solution ? Peut-on encore éviter le délitement de la monnaie unique, qui aurait pour conséquence probable l'anéantissement définitif de l'idée européenne en tant que fédération de nations ? Ce serait une catastrophe dans le contexte de la fameuse mondialisation, mais hélas, c'est  bien la question du jour.
Graphique : Wikipedia

05 mai 2010

Capitalisme et Liberté

Publié au début des années soixante, alors que les théories keynésiennes étaient en vogue, ce livre détonant passa pratiquement inaperçu. Il n'eut droit à aucune couverture médiatique, hormis un article de la revue anglaise The Economist. Ça n'empêcha pas son auteur Milton Friedman (1912-2006), d'obtenir le prix Nobel d'économie en 1976...
Il est réédité en 2010, au moment où reviennent de plus belle, les récriminations de ceux qui veulent toujours plus de régulations et qui souhaitent accroitre le rôle de l'Etat, garant selon eux de la justice sociale. Nul doute qu'il sera jugé avec la même intolérance, en dépit des évidences qu'il continue envers et contre tout d'objectiver.

Milton Friedman souvent classé comme libertarien ou ultra-libéral, revendique tout simplement l'étiquette de libéral. Ça paraît évident, mais il faut savoir qu'aux Etats-Unis cette appellation est quasi synonyme de socialiste ! C'est pour lui la conséquence d'un abus de langage, assez coutumier aux gens de gauche, qui consiste à s'arroger les vertus qu'on n'a pas. En Amérique, ils se disent libéraux, en Europe ils se prétendent progressistes...
Comme le titre de l'ouvrage l'indique clairement, le propos est de montrer pourquoi le capitalisme, tout bien considéré, s'avère de tous les systèmes existants, le moins mauvais pour préserver la liberté, dans une société humaine responsable, soucieuse par ailleurs d'équité et de respect mutuel.

La démonstration s'appuie sur deux principes que l'auteur juge consubstantiels à toute démocratie éclairée :
-Dispersion et caractère ascendant du Pouvoir
-Limitation des prérogatives du Gouvernement
S'agissant du pouvoir, Friedman estime qu'il faut avant tout veiller à en éviter la concentration et la centralisation. Pouvoir et contre-pouvoirs doivent s'équilibrer, comme le prévoit d'ailleurs avec une robuste harmonie, la Constitution Américaine (exécutif, législatif, judiciaire).
En matière de dispersion, à l'instar de ce que préconisait Montesquieu, mieux vaut partir du bas que du haut. L'échelon local étant celui qui conditionne la vie de tous les jours, c'est à ce niveau que l'essentiel des réglementations et des lois doivent être conçues et s'exercer en premier lieu. Ce qui, entre autres avantages, laisse à chacun la possibilité de changer de ville ou de région si les règles en vigueur ne lui conviennent pas ! Aux Etats-Unis, ce qui ne peut relever du Comté dépend de l'Etat, et ce qui ne peut relever de l'Etat dépend du Gouvernement Fédéral...
En somme, à part l'organisation et le financement de la défense nationale, « le rôle fondamental du gouvernement est de nous fournir des règles en même temps qu'un moyen de les modifier, d'aplanir entre nous les différends sur la signification de ces règles, et de veiller à ce qu'elles soient observées... »
Tout le reste n'est que littérature, ou presque...

Pour Milton Friedman, le gros défaut de la conception socialiste de l'Etat, est de « forcer les gens à agir contre leurs propres intérêts afin de favoriser un intérêt général supposé». L'Etat omnipotent prétend représenter cet intérêt général, mais c'est présomptueux et ça relève même de la pure folie, car la liberté est fragile, et « le pouvoir concentré n'est pas moins dangereux parce que ceux qui le détiennent ont de bonnes intentions. »
A l'inverse, l'économie libre donne aux gens ce qu'ils veulent et non pas ce qu'une instance tierce estime qu'ils devraient vouloir. En réalité, « ce qui se cache derrière la plupart des arguments contre le marché libre, c'est le manque de foi dans la liberté elle-même... »
En somme, Friedman plaide pour le self-government et la responsabilité individuelle. Il s'inscrit ainsi dans la droite ligne de Tocqueville, rejetant notamment « le pouvoir absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » de l'Etat-Providence.

S'il fallait faire un reproche à l'ouvrage, il faudrait dire, bien qu'il contienne nombre de réflexions très pertinentes, qu'il reste au plan de la vulgarisation, n'atteignant ni la profondeur impressionnante de vues de Hayek, ni la clarté étincelante de Tocqueville. La traduction, trop littérale et un peu lourde, étant probablement pour quelque chose.
L'argumentation quant à elle, qui embrasse parfois des problématiques complexes, use de raccourcis un peu elliptiques (sur la théorie monétaire par exemple, ici survolée). Sur certains sujets elle paraît un peu réductrice et datée (« si le travailleur japonais a un plus bas niveau de vie que le travailleur américain, c'est parce qu'il est en moyenne moins productif »). Sur d'autres, elle n'est pas dénuée de contradictions. Par exemple Friedman affirme à propos de la démarche de certification industrielle, que c'est «  quelque chose que le marché privé peut généralement faire lui-même », puis après un raisonnement alambiqué finit par conclure : « qu'une façon de tourner le problème.../... est de recourir à la certification gouvernementale ».
De même sur l'école publique dont il critique la tendance à l'uniformisation en même temps qu'il lui reconnaît la fonction importante d'avoir « imposé l'anglais comme langue de tous... »

Sur quantité de sujets il expose toutefois avec brio ce qui fait l'essence de l'esprit du libéralisme moderne. Il insiste évidement sur la nécessité de la concurrence, égratignant au passage la conception qu'en ont souvent les Européens : « Aux USA, la libre entreprise signifie que chacun est libre de fonder une entreprise mais qu'il n'a pas le droit d'interdire la concurrence, ni de se trouver en situation de monopole.../... En Europe, cela signifie que les entreprises ont le droit de créer des monopoles, ou bien de s'entendre, de se partager les marché, ce qui affaiblit la concurrence... »
Bien qu'il juge légitime la défense des salariés par les syndicats et le contrôle de certaines professions, il met en garde, à propos des dérives corporatistes. En plaidant pour des hausses de salaires non fondées, les syndicats contribuent à détruire l'emploi. Et inversement en défendant par principe, le maintien d'emplois inutiles, ils contraignent à plafonner les salaires. Dans le même ordre d'idées, il critique les politiques de soutien aux prix agricoles, qu'il estime seulement capables de maintenir artificiellement plus de gens que nécessaire à la terre.
D'une manière générale, Milton Friedman dit tout le mal qu'il pense du contrôle des prix, et s'insurge notamment sur les mesures gouvernementales prises sur l'or en 1933-34, qu'il considère comme une nationalisation du métal jaune : « Il n'y a pas de différence de principe entre cette nationalisation de l'or à un prix artificiellement bas, et la nationalisation par Fidel Castro de la terre et des usines à un prix artificiellement bas. »
Il défend en revanche avec la dernière énergie le principe du libre échange et condamne « l'attitude incohérente consistant à subventionner certains états étrangers (et donc à cette époque à favoriser le socialisme), tout en imposant des restrictions à l'importation des biens qu'ils arrivent à produire. »
En matière de justice sociale, il souligne avec beaucoup de clairvoyance les effets pervers des lois anti-discrimination, du salaire minimum, de certains programmes de logements sociaux (public housing), du principe de la carte scolaire.
Enfin, il s'attaque au mythe délétère de la redistribution : « on prend aux uns pour donner aux autres, non par souci d'efficacité mais au nom de la justice. » Il juge ainsi particulièrement inefficace le principe de l'impôt progressif, qui favorise l'évaporation des richesses et conduit fatalement à mettre en œuvre quantité de "niches", qui compliquent et dénaturent le dispositif fiscal. Au lieu de cela, on connait sa suggestion d'une Flat Tax, d'assiette large mais modérée (autour de 20%), pondérée le cas échéant d'un impôt négatif et d'aides ciblées et personnalisées (chèque éducation).

Au total, Milton Friedman reste avant tout l'adversaire très convaincant du modèle économique keynésien. Il montre notamment, chiffres à l'appui, qu'en fait « d'amorcer la pompe » les grands programmes de dépenses gouvernementales, aggravent les tendances inflationnistes et le chômage, et surtout, qu'ils s'avèrent quasi irréversibles, créant à long terme de la dette structurelle, difficile à résorber, et une dépendance grandissante à l'Etat.
Un de ses apports les plus éclatants reste d'avoir montré que la liberté apportait la prospérité (la liberté économique étant pour lui évidemment indissociable de la liberté d'expression). Le libéralisme n'exclut pas la survenue de crises, qui doivent être surmontées avec pragmatisme et non à coup de diktats idéologiques. A moins d'être aveuglé par ces derniers, chacun peut constater facilement que l'association liberté et prospérité s'avère durable et reproductible comme tout ce qui est vrai...

29 avril 2010

Katyn, pour l'Histoire


Ce film terrible signé Andrzej Wajda est édifiant à plus d'un titre.
Il montre tout d'abord la tragédie de la Pologne, abandonnée de tous, et sacrifiée, dès le début de la seconde guerre mondiale, aux effroyables ambitions de ses deux ogres de voisins, national socialiste d'un côté, socialiste soviétique de l'autre.
A la faveur de l'ignoble pacte germano-soviétique, le pays sera déchiré en deux dès septembre 1939. Comme son drapeau, dont on voit les soldats de l'Armée Rouge arracher une moitié pour en faire un fanion rouge tandis qu'ils nettoient leurs bottes avec l'autre moité, blanche...
Il a fallu 70 ans pour qu'enfin soit porté à l'écran le récit de ce massacre de toute l'élite militaire polonaise par le NKVD, au printemps 1940. Plus de 22.000 hommes lâchement abattus comme des animaux, d'une balle dans la nuque, pour l'unique raison qu'ils étaient suspects d'hostilité au communisme.
Andrej Wajda montre dans une mise en scène épurée, sobre, le caractère affreusement planifié de ce génocide. Il montre aussi la forfaiture ignominieuse qui a consisté non seulement à cacher cette élimination massive, mais à en faire porter la faute aux Allemands et à tenter d'inculquer par la force ce mensonge à un peuple martyr et asservi. Non content de ces ignominies, en 1944, Staline qui se disait l'ami des Polonais, laissera les derniers combattants d'une résistance héroïque se faire anéantir à Varsovie par les Allemands, sous les yeux de l'Armée rouge à laquelle il avait ordonné de ne pas bouger.
La puissance des images est ici bouleversante. Du début à la fin l'émotion est dans chaque plan, sourde, retenue, tant les personnages incarnent avec force cette sorte de dignité fataliste et désespérée devant un destin paraissant scellé. Même les quelques actes de rébellion semblent dérisoires, face à la gigantesque machinerie qui était en train de disséminer partout son infâme réseau. Évidemment l'horreur des exécutions est difficilement soutenable. La dernière image est particulièrement poignante, qui montre un visage s'anéantissant sous la terre charriée par le bulldozer pressé de recouvrir les traces du carnage. Car vers le pâle soleil printanier qui disparaît en même temps que le souffle de la vie, cet homme supplicié tend une main crispée sur un chapelet. On sait le rôle que jouera 80 ans après ce drame, le pape polonais Jean-Paul II pour desserrer enfin l'étau mortel et redonner l'espérance à ce peuple...
Ce film est essentiel pour l'histoire car il montre les méthodes implacables des extrémistes du socialisme. La brutalité sans le moindre état d'âme ici en action, est la même qui organisa la famine meurtrière de 6 millions de personnes en Ukraine lors de la collectivisation des terres en 1932-33, celle qui fit mourir des millions d'opposants dans des goulags, qui massacra tant de Chinois, de Cambodgiens, de Vietnamien, de Coréens, de Cubains... La liste est longue des exactions commises au nom de l'anti-capitalisme et d'une prétendue justice sociale dont certains cherchent toujours à convaincre du bien fondé, en termes si intolérants qu'ils font froid dans le dos.

Egaux en monstruosité, le nazisme et le communisme ne furent toutefois pas jugés avec la même impartialité. Si l'Allemagne a expié ses horribles forfaits, l'URSS et tous les régimes « frères » ont longtemps joui d'une honteuse indulgence. Pendant des décennies, une incroyable connivence de nombre d'Occidentaux avec l'idéal socialiste a permis d'occulter les crimes odieux commis au nom de cette idéologie. Churchill et Roosevelt eux-mêmes, qui savaient toute la vérité dès 1943 sur Katyn, ordonnèrent qu'on la tut pour de sordides raisons politiciennes... (seul le premier ministre anglais avoua par la suite cette lâcheté).
Aujourd'hui encore les faits sont bien souvent édulcorés, minimisés ou à peine réprouvés du bout des lèvres. Il faut espérer que le film de Wajda fasse date pour l'histoire, autant que tous les témoignages sur la Shoah, pour que jamais plus ces horreurs ne se reproduisent.

La mort au cours d'un accident d'avion du président polonais Lech Kacsynski et de toute une délégation, venus rendre hommage aux victimes des massacres, contribue à renforcer le sentiment dramatique attaché à ce sombre épisode...

Photo : memorial pour Katyn à Baltimore (Maryland, USA) aimablement communiquée par Jeff Schraeder. 

19 avril 2010

Quand sonne la retraite...

C'est peu dire que la situation du système des retraites en France s'apparente à une vraie Bérézina.
Par refus d'anticiper les évolutions démographiques, par crispation sur l'invincibilité d'un modèle réputé idéal, c'est la déconfiture généralisée qui se profile désormais juste devant nous... Déjà 30 milliards d'euros de déficit annuel, à l'instant présent, et jusqu'à 115 par an d'ici 4 décennies d'après les scénarios les plus sombres.
Que peut-on espérer de la perspective d'une refonte, annoncée à grands renforts médiatiques, mais venant après tant de tentatives avortées ?

Aujourd'hui, le premier ministre insiste sur la nécessité d'une « réforme structurelle » et annonce un « débat sans tabou ».
Pourtant, dans le même temps, il réaffirme envers et contre toute logique, son attachement aux vieux principes : "Le système par répartition est au coeur de notre solidarité et de notre pacte républicain. Nous devons le sauvegarder. C'est ça, la priorité, pas de disserter sur un changement radical d'organisation du système auquel je ne crois pas" (Nice Matin).

Comment peut-on rester arcbouté sur un tel statu quo, alors que l'évidence saute aux yeux de tout le monde : avec à peine plus d'un d'un actif par retraité à l'horizon 2040, peut-on vraiment parler de solidarité ? Aujourd'hui certains retraités touchent davantage que les personnes censées payer pour eux, et qui occupent un emploi équivalent à celui qu'ils avaient lorsqu'ils étaient en activité ! Est-ce politiquement responsable de continuer à faire semblant de croire aux vertus d'une telle organisation, responsable à 100% du désastre, annoncé depuis des années et qui est en train de se concrétiser ?
Il y a une bonne dose d'irresponsabilité et d'hypocrisie à entretenir ainsi un mythe aussi fallacieux. Il n'est que d'interroger autour de soi. Qui  donc voit clairement le montant astronomique des cotisations qu'il paie, sachant que la partie la plus lourde est inapparente, car supportée par l'employeur ? Qui a vraiment compris que les cotisations engrangées ne sont pas destinées à financer sa propre future pension mais celle de retraités actuels ? Qui accepte en toute connaissance de cause, de courir le risque que personne ne soit là pour payer pour lui lorsque l'heure du départ sera arrivée ?
En réalité, même si les Français n'ont pas pleinement conscience de cette mystification, le montant colossal de leur épargne volontaire, notamment au titre de l'Assurance Vie, témoigne de leur manque de confiance. Probablement craignent-ils confusément de faire partie de la génération sacrifiée par cette pyramide spéculative à la Madoff...

La nouvelle réforme risque donc fort de s'inscrire dans le pseudo consensus idéologique, alimenté par les diktats démagogiques des partis politiques et des syndicats. A la manière des nombreux ersatz de rénovation vus par le passé, il y a fort à parier qu'elle se contentera de jouer sur les seuls trois leviers qu'autorise la machine : augmentation de la durée et du montant des cotisations, diminution des pensions... Enthousiasmante perspective !
Comme cela ne suffira probablement pas, de nouvelles mesures « sociales » verront sans doute le jour, utopiques ou bien aggravantes : faire payer les riches, taxer les profits des entreprises, pénaliser les banques, créer des impôts supplémentaires et paradoxalement attaquer les « niches fiscales », dont certaines font pourtant partie de la solution !

Pourquoi donc est-il aussi affreux d'envisager de recourir à d'autres formes de financement, au moins sous forme de complément ?
Le mot diabolique est capitalisation. Il est imprononçable sous peine de se faire littéralement lyncher en paroles, et traiter d'ultra-libéral fanatique, alors que la plupart des pays développés y ont pourtant recours (l'Allemagne depuis près de 10 ans).
Le pire est qu'en France même, cette solution existe, de manière détournée, sous le manteau en quelque sorte.

Hormis les placements d'épargne classiques, deux alternatives prospèrent en effet sur le mode de la capitalisation, consistant à épargner en vue de sa propre retraite :
-Le seul fonds de pension officiellement autorisé, et paradoxalement réservé aux fonctionnaires : la PREFON. On peut en rapprocher les PERP (Plan d'Epargne Retraite Populaire), créés, par.. M. Fillon en 2003 !
-L'Assurance vie, « placement favori des Français », qui permet de se constituer une épargne modulable, une rente ou un capital pour ses vieux jours.

Il y a toutefois quelques différences en terme de modalité de gestion des sommes épargnées.
La Préfon, gérée par les syndicats (CFDT, CFTC, CGE-CGC, FO) est sur son créneau, en situation de monopole. Plus ennuyeux, elle fonctionne en définitive comme un système de retraite classique : les sommes versées sont bloquées jusqu'au moment de la retraite, la sortie se fait uniquement sur le mode de la rente et n'est pas convertible en capital cessible par héritage.
L'Assurance Vie est quant à elle très souple. L'épargnant a le choix de l'assureur au sein d'une profession largement représentée. Il décide du type d'investissement (unités de compte, obligations, actions...), a toute souplesse pour choisir les modalités de versement (périodiques, ponctuels, constants, variables..). Il peut retirer de l'argent à tout moment en cas de besoin. Surtout, il se constitue un capital producteur d'intérêts annuels, qu'il peut transmettre à ses héritiers, ou bien transformer en rente.

Comparativement, il n'est pas besoin d'un examen approfondi pour mesurer la différence en terme d'efficacité sur le long terme, entre ces deux systèmes :
Un seul exemple, calculé par le site de la Prefon lui-même : vous avez 35 ans et versez 150 euros par mois jusqu'à l'âge de 65 ans (l'équivalent d'un paquet de cigarettes par jour), vous pouvez espérer une rente de 3255 euros par an. En plaçant la même somme sur un contrat d'Assurance Vie, de père de famille (4%/an d'intérêts), vous aurez acquis un capital de plus de 100.000 €, qui vous procurera au seul titre des intérêts, plus de 4000€ par an... Même en intégrant la déduction fiscale consentie aux versements effectués à la Préfon, et à condition que l'Etat cesse de rogner les quelques avantages qu'il avait accordés aux plans d'assurance vie, il n'y a pas photo, comme on dit.

En définitive, le système d'épargne représenté par l'Assurance Vie, illustre à merveille la puissance et l'efficacité du système si honni de capitalisation. Il responsabilise l'épargnant, en fait un acteur de la vie économique de son pays, et l'incite, plutôt que de dépendre de ses descendants pour toucher sa pension, à leur laisser au contraire un patrimoine ! Enfin pour lui-même, il a la possibilité de moduler son épargne et d'en user à bon escient, et à l'âge de son choix.
Comment peut-on encore prétendre qu'il s'agisse d'une solution égoïste, non solidaire, irresponsable, cupide ? C'est là la vraie question...
Hélas, même si les Gouvernants se mettaient à manifester un peu plus de courage et de pragmatisme, même si l'aveuglement idéologique cédait enfin la place au bon sens, il resterait un problème : comment éviter qu'une génération soit littéralement sacrifiée, obligée de payer pour ses ainés tout en supportant le poids de ses propres responsabilités ?

11 avril 2010

L'Esprit de Philadelphie


Il fut un temps où tout ce qui n'avait pas l'estampille « origine de gauche contrôlée » faisait par principe, l'objet d'un procès en sorcellerie, genre reductio ad hitlerum (l'axiome étant : tout ce qui n'est pas de gauche relève, par essence, du fascisme...). Aujourd'hui, la bonne vieille technique dialectique procédant par assimilation est toujours en vigueur (même si elle a été bien démystifiée en son temps par Schopenhauer), mais elle se concentre sur le Libéralisme, devenu la bête à abattre. Et la dernière mode est d'en noyer le concept dans ce qui lui est le plus contraire, à savoir le stalinisme !
Évidemment c'est incongru, grotesque, intellectuellement véreux, et ça révèle une méconnaissance profonde, sous tendue sans doute par une aversion instinctive, pour tout ce qui touche au libéralisme. Mais c'est facile, pas besoin de trop argumenter, et ça permet de jeter le beau bébé de la liberté avec l'eau saumâtre du bain communiste. On pourrait ajouter que ça permet à certains de faire oublier leurs connivences longtemps entretenues avec le système soviétique...
A la faveur de la crise, cette tendance atteint un vrai paroxysme. Nombre de publications ont déferlé tous azimuts, accusant de tous les maux le libéralisme (requalifié pour la circonstance « d'ultra-libéralisme »), et revendiquant le recours aux belles valeurs sociales, à la nécessité de l'étatisation universelle, à l'instauration de réglementations généralisées.

En début d'année 2010, Alain Supiot, professeur de droit du travail et directeur de l'Institut d'études avancées de Nantes s'emparait de ce flambeau douteux pour en faire un ouvrage au titre emblématique : L'esprit de Philadelphie.
Au premier abord, une telle référence appelle plutôt la sympathie de tout Libéral épris du message des Pères Fondateurs de l'Amérique. L'esprit de Philadelphie c'est bien sûr avant tout celui des auteurs de la déclaration d'indépendance de 1776, ou encore des Conventionnels qui élaborèrent la Constitution Américaine en 1789 : il n'y a pas de système au monde mieux organisé, plus stable, plus équilibré, et qui préserve autant les libertés individuelles.
L'ennui est que l'ouvrage se réfère en fait à une déclaration d'intention, moins connue, émanant de l'OIT (Organisation Internationale du Travail) datant de 1944 …
Ce ne serait pas pour autant un outrage, car s'inscrivant dans le grand dessein des Nations Unies, elle constitue une suite assez logique à ces textes fondamentaux. Elle n'a rien de contradictoire avec eux bien au contraire, même si elle se borne à énumérer des vœux pieux qui ne peuvent avoir, comme beaucoup de résolutions de l'ONU, force de loi, vue leur ambition quasi apodictique et leur prétention à une application universelle. Qu'on en juge par les quatre piliers principaux de cette déclaration :
-Le travail n'est pas une marchandise,
-La liberté d'expression et d'association est une condition indispensable d'un progrès continu,
-La pauvreté, où qu'elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous,

-Tous les êtres humains, quels que soient leur race, leur croyance ou leur sexe, ont le droit de poursuivre leur progrès matériel et leur développement spirituel dans la liberté et la dignité, dans la sécurité économique et avec des chances égales.
On trouve évidemment dans ce catalogue bien intentionné l'empreinte assez forte du New Deal, avec ses belles aspirations à la justice sociale. On y trouve également une certaine naïveté conduisant à prôner des lapalissades. On pourrait enfin s'interroger sur le caractère étonnamment approximatif de certains principes. Pourquoi par exemple, dénier au travail la qualité de marchandise alors même qu'il se monnaie et que son prix fait l'objet d'âpres négociations ? Ne serait-ce pas plutôt à l'être humain qu'il faudrait réserver ce statut particulier, d'entité impossible à marchander ?
L'essentiel est que ce texte réaffirme l'importance de la liberté sous toutes ses formes. Force est de constater d'ailleurs, que si c
es recommandations ne sont pas appliquées partout loin s'en faut, ce ne sont pas les pays démocratiques qui s'avèrent les plus répréhensibles en la matière.


Le vrai problème est que cette déclaration dont le but est de diffuser quelques règles de bonne conduite urbi et orbi, fondées sur la nécessité de la liberté, soit exploitée aujourd'hui par certains penseurs, pour flétrir justement le libéralisme, et la mondialisation, au motif que les hommes y seraient traités comme du «matériel», du «capital» ou de simples «ressources».
Il est encore plus choquant pour servir cette thèse, de l'appuyer à la manière de M. Supiot, sur l'assimilation grossière du libéralisme au communisme : « Portée par les noces du communisme et de l’ultralibéralisme, la nouvelle doxa prône le démantèlement de toute frontière pour les marchandises et les capitaux, tandis que de nouvelles barrières sont érigées chaque jour contre la circulation des hommes »
Pour faire bref, M. Supiot reproche au système économique mondialisé d'avoir occulté depuis une trentaine d'années les principes de l'OIT et d'avoir versé au contraire, dans l'ultra-libéralisme : "La foi dans l'infaillibilité des marchés a remplacé la volonté de faire régner un peu de justice dans la production et la répartition des richesses à l'échelle du monde, condamnant à la paupérisation, la migration, l'exclusion ou la violence la foule immense des perdants du nouvel ordre économique mondial."
Vu à travers le prisme déformant de la crise économique actuelle (la plus grave depuis 1930 nous répète-t-on à longueur de journée...) ce type d'argumentation peut avoir un semblant de vraisemblance.
Mais objectivement la thèse occulte bon nombre de réalités et rejoint peu ou prou les revendications confuses, agressives et destructrices de l'alter-mondialisme.


A partir de la fin du second conflit mondial, une fantastique vague de prospérité gagna le monde, à l'exception notable des pays socialistes et de ceux soumis à des dictatures féodales. C'est faire preuve d'une bonne dose de mauvaise foi que de refuser de reconnaître que ces progrès furent portés par les principes de la démocratie libérale, mise au point aux Etats-Unis. La mise sur pied d'instances internationales (SDN, ONU, FMI, OIT, GATT...) était censée accompagner, aider et réguler la mondialisation inéluctable, engendrée par l'expansion de la liberté et les progrès techniques extraordinaires qu'elle facilita (notamment transports, télécommunications).
On peut reprocher à ce modèle bien des choses sans nul doute, mais il y a un grand danger à vouloir, par pure idéologie, lui briser les ailes ou simplement chercher à l'encager.
Il y a probablement plusieurs manières de concevoir le libéralisme. Alors qu'en France, il est associée au capitalisme honni, dans les pays anglo-saxons, il qualifie paradoxalement une sensibilité « de gauche »...
Le plus simple (mais pas simpliste pour autant...) est tout de même de considérer qu'il est fondé avant tout sur l'esprit de liberté.
Cela ne signifie aucunement qu'il faille se passer d'Etat et de Lois. Au contraire. De Montaigne à Popper, en passant par Montesquieu, Locke, Tocqueville etc..., tous les penseurs du libéralisme ont insisté sur l'importance de ces derniers pour garantir une vraie liberté, et prémunir de l'anarchie. On ne peut résumer mieux ce sentiment qu'en citant
Karl Popper : « Nous avons besoin de liberté pour empêcher l’Etat d’abuser de son pouvoir, et nous avons besoin de l’Etat pour empêcher l’abus de liberté ». Le tout est de trouver le juste milieu.

Avec un minimum d'objectivité, il est difficile de prétendre que l'emprise de l'Etat, des lois et des régulations soit allée en diminuant depuis quelques décennies. Même aux Etats-Unis, pays libéral s'il en est, le poids du Gouvernement Fédéral n'a pas cessé de s'accroître. Quant à la production de lois, règlements, normes en tous genres, il suffit de peser les journaux, bulletins et codes officiels, pour en mesurer l'inflation vertigineuse (déjà Montaigne et Montesquieu s'en plaignaient en leur temps...)
Le vrai problème est donc bien davantage lié à la pléthore de la bureaucratie qu'à son insuffisance. Par voie de conséquence, ce n'est pas d'un excès de liberté dont le monde souffre, mais d'un manque. Et en terme de régulations, il conviendrait de procéder avant tout à un élagage, tout en cherchant à en améliorer la qualité, plutôt que de songer à en renforcer encore le nombre déjà extravagant.


Autre difficulté, surtout depuis l'effondrement du communisme, c'est l'irruption brutale de nombreux pays sur le grand « marché » mondial. Nicolas Baverez a très bien exprimé cette problématique dans un numéro spécial du Point consacré au libéralisme (Janvier 2007) : « Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, la démocratie a marqué des progrès incontestables en Europe, mais aussi en Amérique latine et en Asie. L'économie mondiale se trouve engagée dans un cycle de croissance intensive (5,5% par an) qui bénéficie en priorité aux pays émergents et favorise la sortie de la pauvreté de centaines de millions de gens dans l'ex-empire soviétique comme en Chine, en inde et au Brésil.»
Faudrait-il donc se lamenter que ces pays, grâce aux progrès de la liberté, puissent enfin accéder eux aussi à une certaine prospérité, même si nous devons un peu en souffrir, transitoirement ?
Par un paradoxe désolant, comme le déplore Nicolas Baverez, « Le libéralisme se trouve ainsi dans une position paradoxale de moteur des transformations de la démocratie et du capitalisme, mais aussi de bouc émissaire auquel sont imputées les injustices du monde. »

En réalité, le monde se trouve dans une phase climatérique L'inflation bureaucratique et un certain nombre de déséquilibres internationaux menacent la pérennité des progrès accomplis. Néanmoins, les démocraties ont montré une étonnante capacité de résistance qui leur a permis de sortir victorieuses des idéologies et des grandes guerres du XXè siècle. Il faut être optimiste et parier sur le triomphe de la liberté, même si, et c'est toujours Baverez qui parle, «la liberté n'est jamais acquise ou donnée, mais toujours conquise et à construire».
Il faut également se garder d'imaginer qu'en tuant l'aspiration libérale, pour faire renaître sur ses cendres de nouvelles idéologies, les choses seront plus roses (sans jeu de mot...). « Les libéraux ne proposent ni explication unilatérale, ni recette miraculeuse, mais opposent le travail de la raison au déchainement des passions extrémistes et du fanatisme, l'éloge de la modération à la tentation de la démesure et à la fascination pour la violence, la pédagogie patiente de la liberté au renoncement et au fatalisme. »
Il convient donc se retirer de l'esprit un certain nombre d'idées reçues qui ne reposent que sur une acception très subjective et fallacieuse de la notion de liberté :
-Le Libéralisme n'oblige aucunement les employeurs à maltraiter leurs salariés bien au contraire, puisqu'il fait de la défense de l'individu un objectif cardinal. A l'heure actuelle, certains pays émergents n'ont pas encore de droit du travail digne de ce nom, tandis que d'autres nations dites développées ont mis en place des systèmes de protection sociale quasi asphyxiants. Il en résulte un déséquilibre fâcheux contre lequel il faut lutter, grâce notamment aux institutions internationales. La solution sera probablement un compromis, exigeant de chaque partie des concessions et des révisions douloureuses. La France est hélas un des derniers pays occidentaux à refuser de se réformer. Elle pourrait le payer cher.
-Le libéralisme ne propose pas une jungle commerciale mais des relations ouvertes, qui offrent les meilleures chances à une prospérité durable. Le commerce n'est pas un vilain mot. Il n'est pour s'en convaincre, que de relire ce qu'en disait Montesquieu : «L'effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l'une à intérêt à acheter, l'autre a intérêt à vendre, et toutes les unions sont fondées sur des besoins naturels...» (L'Esprit des Lois).
De ce point de vue, le protectionnisme, qui repose sur une conception égocentrique et chauvine des échanges, est néfaste, même si ses défenseurs font miroiter quelques avantages à court terme. Les gens qui comme M. Supiot fustigent un monde où circuleraient librement les marchandises, tandis qu'on freinerait la circulation des hommes, ont une vue embuée. En matière de brassage de populations, une fois encore les Etats-Unis ont montré et montrent l'exemple de manière stupéfiante. Il serait vain toutefois de prétendre qu'aucune régulation ne soit nécessaire. Encourager l'immigration de populations auxquelles on n'aurait rien d'intéressant à proposer, n'est guère plus sensé que de s'acharner à vendre des tenues de plage à des Esquimaux ou des couvertures polaires sous les Tropiques...
-Le Libéralisme bien compris n'encourage aucunement les fusions d'entreprises, la concentration, ou les monopoles. A l'inverse, il pose que la concurrence (libre et non faussée), ou mieux encore, l'émulation est la meilleure garantie de la qualité et du contrôle des prix. Il y a lieu de s'alarmer de la concentration hallucinante d'entreprises et de banques à laquelle on assiste depuis quelque temps. L'amélioration apparente et transitoire de la productivité que ces mouvements centripètes procurent, ont pour contrepartie une déshumanisation et une vulnérabilité de l'ensemble de la société. Les grandes faillites observées depuis quelque temps en sont l'illustration.
-Enfin, le Libéralisme n'exclut pas la solidarité. Simplement, il postule que l'Etat n'est pas le mieux placé pour la mettre en oeuvre. Sauf cas de force majeure, la solidarité ne relève en effet pas de l'obligation institutionnelle mais de l'initiative de chacun, particuliers et entreprises. Le rôle de l'Etat est dans un tel contexte, celui de catalyseur, et non celui de machine à redistribuer.
D'une manière générale, il n'est pas de liberté qui vaille sans qu'elle soit assortie de responsabilité. En démocratie, les citoyens doivent prendre conscience qu'ils sont des acteurs à part entière. Ils ont les gouvernants qu'ils méritent et ne peuvent tout attendre des Pouvoirs Publics. Ils doivent apprendre à se gouverner par eux-mêmes.
«Le plus grand soin d'un bon gouvernement devrait être d'habituer peu à peu les peuples à se passer de lui» affirmait avec sagesse Tocqueville. On ne saurait mieux résumer l'état d'esprit libéral.

En paraphrasant De Gaulle, on peut comme certains impatients sauter sur sa chaise comme un cabri en bêlant : « Justice Sociale ! Justice Sociale ! Justice Sociale !... » mais cela n'aboutit à rien et cela ne signifie rien. La Justice Sociale, considérée comme une fin en soi, conduit quasi inévitablement à nier la réalité et aboutit au résultat inverse de celui recherché. L'échec universel du socialisme en est le témoin édifiant. Il suffit de citer encore et toujours, Tocqueville : «la démocratie [américaine] veut l'égalité dans la liberté, et le socialisme veut l’égalité dans la gêne et dans la servitude»
Et pour terminer, redonner la parole à Nicolas Baverez : «Dès lors qu'il ancre la liberté dans la seule raison critique des hommes et l'engagement des citoyens, dès lors qu'il accepte d'être inscrit dans le mouvement de l'histoire au coeur de sociétés en perpétuelle mutation, le libéralisme constitue une cible facile et prioritaire pour les idéologues, les démagogues, les extrémistes de tout poil et de tout bord.» Fasse le ciel que cette évidence soit un jour comprise et que le Monde entérine durablement le choix de la liberté plutôt que celui de nouvelles servitudes...

L'esprit de Philadelphie : La justice sociale face au marché total. Alain Supiot. Le Seuil 2010


02 avril 2010

Perles élyséennes


En débarquant aux Etats-Unis, le président français avait tout du fier à bras, très content de lui, en dépit des tristes réalités hexagonales qui auraient dû plutôt l'incliner à l'humilité.
Il était tellement sûr de lui en pénétrant dans l'enceinte de l'Université de Columbia à New York où il était invité à discourir, qu'il crut bon d'écarter « ostensiblement » le texte préparé par ses services pour se lancer dans un show improvisé devant les étudiants américains.
Fut-il bien inspiré, il est permis d'avoir quelques doutes...
Il fit son speech dans le français approximatif et un brin gouailleur qu'on lui connaît, et cela ne l'empêcha nullement de prendre l'allure supérieure et condescendante du donneur de leçons.
D'abord on eut droit au refrain éculé : L'Amérique est un grand pays, dont la France est l'alliée... Mais les Américains doivent comprendre qu'au XXIè siècle, « il n'y a pas un pays au monde qui peut gouverner tout seul le monde ». Ce dernier a donc « besoin d'une Amérique généreuse, ouverte, à l'écoute... ». L'assistance a probablement apprécié à sa juste valeur le conseil d'ami...
Le pire était hélas à venir. Car cette introduction fut suivie d'un véritable festival d'âneries, et de crâneries, de rodomontades et de raccourcis grotesques.
Sur la crise et la politique économique, Nicolas Sarkozy fit étalage de ses connaissances lacunaires, relevant souvent de lapalissades ou de lieux communs fabriqués à l'emporte-pièce : « Nous ne pouvons plus accepter un système capitaliste où il n'y a pas de règles, où il n'y a pas de régulations ».
Devant les descendants des pères Fondateurs, qui donnèrent la Liberté au monde, il n'hésita pas à enfoncer le clou de manière quasi insultante :
"Nous avons besoin que le grand peuple américain comprenne que l'absence de règles tue la liberté".
Emporté par l'élan, il ne put s'empêcher de choir dans les très vieilles lunes de l'utopie économique, notamment celle du contrôle des prix. Sans crainte du ridicule, il préconisa, afin qu'il cesse de faire le yoyo, que soit fixé une fois pour toutes le prix du baril de pétrole (donnant même le chiffre « idéal » : 80 dollars !)
Parlant ensuite de l'Europe, il esquissa un retour à un peu plus de modestie : « l'Europe c'est 27 pays, qui n'ont pas cessé de se faire la guerre, de se détester les uns les autres »... mais c'était pour mieux repartir aussitôt à la charge : "En Europe on veut qu'aux Etats-Unis on nous entende". Surtout, il se fit l'apôtre inconséquent d'un élargissement de la participation internationale au Conseil de Sécurité de l'ONU, proposant par exemple que chaque continent puisse y déléguer un représentant. Belle proposition en l'air, mais a-t-il songé que l'Europe à elle seule, dispose de 2 sièges avec droit de veto, dont elle fait un usage souvent bien peu cohérent (Irak). A-t-il mesuré qu'en face, avec ses 50 états, les USA se contentent d'un seul représentant ?
Enfin, la cerise sur le gâteau vint avec le sujet de la réforme du système d'Assurance Maladie proposée par le président Obama. Après avoir félicité comme il se doit son homologue, Nicolas Sarkozy mania à cette occasion un humour digne d'Artaban : « Quand on voit les débats sur la réforme de la santé... on a du mal a y croire. Excusez-moi mais... Nous, ça fait jamais que 50 ans qu'on a résolu le problème. »
Ah bon, un problème, où ça un problème ?
Suivirent quelques perles bien franchouillardes où le mépris le dispute à la bêtise et à la caricature : « Bienvenue au club des nations qui ne laissent pas tomber leurs malades. » « Chez nous, quand quelqu'un tombe dans la rue, on ne lui demande pas sa carte de crédit avant de l'emmener à l'hôpital » .
Probablement le président français ignore-t-il que les Américains ont créé leur sécurité sociale 10 ans avant la nôtre et qu'ils ont sans doute la meilleure médecine d'urgence du monde. Probablement ignore-t-il qu'ils ont créé une CMU près de 40 ans avant nous (Medicaid). Probablement oublie-t-il qu'il a lui-même dit pis que pendre à ses concitoyens, du système déresponsabilisant et gravement déficitaire qui règne en France. Sans doute oublie-t-il enfin qu'il s'efforce lui-même de mettre en oeuvre avec beaucoup d'opiniâtreté, une réforme conduisant à rémunérer les établissements de soins en tarifant l'activité et en fixant des franchises...
Mais sans doute Nicolas Sarkozy a-t-il fini par croire, à l'inverse de ce qu'il affirmait avant d'être élu, que certains biens sont immanents au point d'être gratuits (il a dit vouloir doter la France d'universités sur le modèle américain, mais... sans les frais d'inscription !). Sans doute pense-t-il que contrairement à ce qu'il martelait, l'Etat Providence est la clé de voute des sociétés modernes.
C'est peut-être à cause de ce genre de cafouillages et de contradictions que tant de Français le comprennent si mal en ce moment (et que dire des Américains...)
Somme toute ce discours ne restera pas dans les annales, c'est le sort le meilleur qu'on puisse lui souhaiter, car stricto sensu il ferait plutôt honte aux descendants de Tocqueville...